COMPTE-RENDU – Pour la première production lyrique mise en scène de sa saison, le TCE a joué la carte de l’audace et de l’inaccoutumé, en programmant Manon Lescaut de Puccini, rare sur les scènes parisiennes, et dans une mise en scène portant une attention très soutenue à la forme et à l’esthétique, avec une volonté de décaler le livret à travers une vision radicale et réfléchie :
Oliver Mears (le spectacle est une co-production avec le Royal Ballet and Opera de Londres qu’il dirige, et avec l’Opéra Nice Côte d’Azur) reste fidèle à ses habitudes : il propose ici un étourdissant voyage dans le temps, où l’on saute d’un premier acte sous un ancien régime extravagant et en état de déliquescence avancée, à un deuxième acte dans le Paris de Degas et de Proust, puis au Havre à la Libération où Manon est rasée et huée par une foule en effervescence, pour finir de nos jours dans un bar miteux de l’Amérique du midwest où elle se prostitue, en attendant la mort.
Ce parcours spatio-temporel a un double intérêt : illustrer l’universalité de Manon, femme perpétuelle victime du désir et de l’emprise des hommes, qui encouragent son goût du luxe et abusent de sa frivolité, mais aussi permettre à Mears de laisser éclater son imaginaire, grâce à la scénographie saisissante de Ricardo Pardo et d’Annemarie Woods qui signe également les costumes pléthoriques et somptueux, le tout rehaussé par les lumières crépusculaires de Fabiana Piccioli.

Dans la fosse, Lorenzo Passerini propose pourtant une lecture un peu uniforme et brouillonne de l’ouvrage, guidant l’Orchestre national de France d’une gestuelle survoltée et lassante, oubliant du même coup le chœur Accentus pourtant solide et homogène et parfois même les solistes.

Chez les seconds rôles on saluera Léo Vermot-Desroches en Edmond, maître de ballet et allumeur de réverbères, trois rôles éloignés dont il fait un seul et même personnage trouble et inquiétant, prédateur et proxénète diabolique, même si le timbre qui se libère dans la quinte aiguë reste un peu dans les joues, ternissant son médium.
Nicola Ulivieri campe un Géronte de Ravoir très crédible scéniquement, mais souffrant d’une ligne hachée et engorgée malgré le soyeux de ses graves. Lionel Lhote en Lescaut après avoir dû renoncer à la première remplit parfaitement son rôle de son baryton ancré, solidement projeté, à la prononciation saine et à l’incarnation assumée.

Notre ténor national Roberto Alagna relève le pari du Chevalier des Grieux, se jouant des difficultés et de l’endurance du rôle (il s’est attaqué à autrement plus large et plus long). La voix est encore fraîche et juvénile, le timbre charmeur et la prononciation irréprochable, même si les grands aigus tenus du 3ème acte trahissent les quarante ans de carrière par leur manque de souplesse, et si l’on passe l’éponge sur une tendance tenace à cabotiner la main sur le cœur plutôt que d’investir totalement le personnage.

Ailyn Pérez emporte l’adhésion du public, chaleureusement acclamée aux saluts pour son interprétation sensible et complexe du rôle-titre, aussi convaincante en jeune provinciale innocente qu’en prostituée camée dans un bouge de Louisiane enchaînant les passes avec lassitude. Elle opte pour une Manon plus fragile et légère que spinto et dramatique comme on a pu l’entendre plus souvent au disque par ses prédécesseuses, déployant une belle ligne élégante et souple, avec des messa di voce tenant le public en haleine, mais sachant libérer une belle amplitude et des accents dramatiques percutants lors des moments les plus lyriques, signant là une composition très aboutie.

Au final, le public accueille avec enthousiasme cette production soignée et originale, qui sera diffusée par France Musique le 5 décembre à 20h.
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