AccueilA la UneNon, Delibes n’est pas que le compositeur de Lakmé et Coppélia

Non, Delibes n’est pas que le compositeur de Lakmé et Coppélia

DISQUE – Jean de Nivelle en livre-disque au label du Palazzetto Bru Zane ajoute une pierre à l’édifice de réhabilitation du répertoire lyrique français du dix-neuvième siècle.

Passons sur le livret d’Edmond Gondinet et de Philippe Gille, qui n’est pas toujours de la plus grande clarté. Si la figure de Louis XI est encore un peu connue de l’auditeur moyen, il faut tout de même avoir des souvenirs d’histoire de France assez précis pour se rappeler des points non spécifiés dans le livret, comme le fait que le comte de Charolais est le fils du Duc de Bourgogne – enfin, on le suppose – ou pour comprendre ce que vient faire dans l’intrigue ce mystérieux Tristan l’ermite mentionné à l’acte 3. Peu importe ! L’auditeur n’aura aucun mal à s’attacher à de nombreuses figures craquantes et habilement croquées. Du valeureux et amoureux Jean de Nivelle – en réalité noble auto-exilé en Bourgogne pour avoir désobéi à son roi – à la charmante paysanne Arlette, protégée par l’altière Diane de Beautreillis, en passant par la sorcière Simone et toute une galerie de courtisans hauts en couleur, c’est tout une brochette de personnages à la fois stéréotypés et hors-normes qui alimente une intrigue à la fois amoureuse et politico-guerrière, à la fraîcheur naïve dont le dix-neuvième siècle était quelque peu friand.

On craque devant ce Moyen Âge un peu carton-pâte, très bande dessinée, qui glorifie les valeurs nationales voire nationalistes dont l’époque de la création de l’opéra se prévalait encore. Dans un tel contexte, tout le débat sur l’attachement des compositeurs français à l’héritage allemand et notamment wagnérien ressort avec toute sa force.

On saura gré à Léo Delibes d’avoir concocté cette ravissante partition, qui parvient à réconcilier le genre de l’opéra-comique français avec la tradition du grand opéra historique. Au fil de ces plus de deux heures et demie de musique, les tubes et les grands airs se succèdent, à l’image de la ballade de la mandragore, un des nombreux leitmotive de cet opéra. L’ouvrage aligne l’un après l’autre des airs de toute beauté, mettant particulièrement en valeur le talent des différents chanteurs. Il présente également des grands ensembles concertants tout à fait convaincants ainsi que des numéros comiques particulièrement réussis (une jeune fille de bonne famille qui en plein dix-neuvième siècle clame, devant la frilosité guerrière de son père, son propre goût pour le combat, il fallait oser). Le fait d’avoir choisi pour cet enregistrement la version avec récitatifs chantés, autrefois ajoutés à la partition originale afin de faciliter la carrière internationale de l’œuvre, contribue à l’intérêt musical que l’on portera à cette très crédible découverte. 

Il va de soi que pour réussir une telle entreprise il fallait compter sur une distribution de choix. Toutes les conditions sont ici réunies, avec un très beau trio féminin dominé par la merveilleuse Mélissa Petit qui apporte à Arlette, dans ses airs et ensembles, toute la candeur nécessaire. On rêve de l’entendre dans Lakmé, dont elle a à la fois la légèreté stratosphérique et la douce mélancolie. Face à elle, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur est une autoritaire Simone au beau contralto rond et cuivré et Juliette Mey se sort avec honneur du double rôle de Diane de Beautreillis et du Page Isolin.

Le plateau masculin est dominé par Cyrille Dubois, en royauté, qui déploie tout un potentiel de vaillance vocale tout en conservant l’exceptionnel raffinement de son chant et de sa diction. Très beau Charolais également de Tassis Christoyannis, avec une mention particulière pour l’impayable trio constitué du Saladin d’Adrien Fournaison, du Malicorne de François Rougier et du Beautreillis de Jean-Philippe Mc Clish.

Le Hungarian National Choir ne brille pas particulièrement par la qualité de son français mais la prestation vocale est irréprochable. À la tête du Hungarian National Philharmonic Orchestra, le chef György Vashegyi fait tout ce qu’il faut pour faire ressortir les délicates couleurs instrumentales d’une écriture savante qui est un bonheur de tous les instants. Comme toujours avec les publications du Palazzetto Bru Zane, le livre qui accompagne ces trois CDs est un régal pour la lecture, même si l’on aurait souhaité pour cette intrigue pour le moins confuse un résumé un peu moins succinct.

Pourquoi on aime ?

  • Parce que c’est une nouveauté absolue.
  • Parce que c’est sublimement chanté.
  • Parce que, avec toute cette mélodie et ce livret un peu désuet, c’est cucu-la-praline juste comme on aime.

C’est pour qui ?

  • Les amoureux du chant et de l’opéra français.
  • Les amateurs de nouveautés musicales.
  • Les fans du Moyen Âge revu et corrigé par le dix-neuvième siècle.
À Lire également : Jean de Nivelle de Léo Delibes ou comment un noble épouse une bergère

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