AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - LyriqueLe Festival d'Aix invente l'air-concert

Le Festival d’Aix invente l’air-concert

FESTIVAL – Pour sa première année d’existence, la résidence pluridisciplinaire du Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, mentorée par Piersandra Di Matteo, présente son expression scénique finale, dans la cour intime de l’Hôtel Maynier d’Oppède. Elle est traversée par un questionnement sur la voix, sa vocalisation, dans tous ses états, sous la rubrique dévolue à la création contemporaine, Incises.

Débride hybride

Piersandra Di Matteo, théoricienne à la croisée des arts du spectacle et des sciences humaines et sociales, collabore depuis plus de 10 ans avec Romeo Castellucci, sur des thématiques comme le deuil, ses dynamiques symboliques et rituelles. La scénographie grave et sombre du concert-performance s’inscrit dans cette exploration : quatorze artistes, tous vêtus de noir, le visage figé ou tordu par des mimiques exprimant la solitude, la souffrance, sinon une tension interne. Le véhicule de cette recherche-création est fondé sur le concept d’hybridation entre les disciplines, les langages et les genres.

Hybride : Ce terme, issu de la biologie, venu du latin hybrida, qui signifie « bâtard, de sang mêlé », est au départ péjoratif. Revendiqué comme geste de transgression, de libération et d’interaction créative, il semble prendre une dimension politique, au sens fort du terme, chez la théoricienne.

Elle souligne, dans le programme de salle, la dimension intra-active et intra-connectée du travail qu’elle impulse dans l’Académie : un nouveau régime créatif, collectif et relationnel, fondé sur le « faire ensemble », qu’elle appelle le « sympoïétique ». La logique générale du travail relève d’un questionnement sur la mise en scène contemporaine, dans sa capacité à produire des rencontres, des interactions et faire du spectacle vivant le ferment de nouvelles formes de sociabilités à l’intersection de l’art et de la vie.

Piersandra Matteo © ODP
La voix des airs

Plus concrètement, le concert-performance explore le thème de la voix, dans une large définition : un « phénomène incarné », qui « agite les corps humains », selon le programme de salle. D’une durée d’une heure, il assemble, fond et enchaine onze séquences, cocréées et performées par les artistes de l’Académie, en une dramaturgie étendue et poreuse. Pas facile d’affecter tel ou tel créateur à une séquence performée, tant le dispositif est intriqué. Certains d’entre eux ont cependant leur moment d’exposition, non comme artiste mais comme élément actif au sein d’un grand jeu d’échec dont tous les pions sont noirs.

Qu’il parle ou non, l’appareil vocal est sollicité sous les formes les moins requises, voir bannies, par le concert traditionnel : 

  • souffles rauques, marques d’étouffement, toux incontrôlable
  • moment de concentration d’un chanteur étiré à la manière du Cage des 4’33 de silence
  • « air chant », simulé avec des mimiques véhémentes du visage et des lèvres, sans qu’un son ne sorte du larynx, en un play back désespéré
  • vibrato de criquet

Joute rageuse des cordes vocales avec les cordes du piano, déclamation superposant des langues différentes ou encore sons gutturaux restant coincés dans l’arrière-gorge composent un grand madrigal déjanté dans lequel l’oreille saisit des citations, où l’on croit reconnaitre Haendel ou Vivaldi. L’expérience physique trouve son équivalent technique : bandes-son bruitistes et vidéos-phylactères. La matière s’y transforme, s’y agglutine et accouche d’êtres hybrides, dans un jardin d’Eden post-anthropocène.

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Work in progress

Mais in fine, les artistes les plus reconnaissables et reconnus, le sont par un usage traditionnel et virtuose de leur instrument (Steve Katona en contre-ténor, Joseph Schiano di Lombo en pianiste ou encore Lynne Daphne Rudolph en altiste). De quoi poser la question de la réception du public qui s’attache, dans un dispositif pourtant novateur, à ses repères habituels. Ce phénomène se mesure aux applaudissements qui ponctuent les interventions les plus proches des codes du spectacle. L’« être-spectateur » nouveau, voire le « air-spectateur », est encore à venir !

Preuve que le travail de (re)modelage des langages, des formats et des expériences impulsé par l’Académie pluridisciplinaire est une œuvre, par essence, in progress !

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