OPERA – À l’occasion des 80 ans de William Christie, on entend résonner dans la salle Favart de l’Opéra Comique Les Fêtes d’Hébé de Jean-Philippe Rameau, et ce, jusqu’au 21 décembre prochain.
En cette fin d’année 2024, Robert Carsen, en s’appuyant sur le livret d’Antoine-César Gautier de Montdorge propose une lecture mêlant récit antique et actualité politique et sociétale française. Alors, on passe d’un mont Olympe, devenu palais de l’Élysée dirigé par un Jupiter mégalomane, aux tribulations des “simples mortels” sur les quais de la Seine. Hébé, (Emmanuelle de Negri) serveuse dégoûtée du milieu présidentiel (“Je hais, je fuis, je déteste/ Toute la troupe céleste”), se voit proposer la possibilité de rejoindre les mortels. Pour cela, elle est aidée par une influenceuse qui lui vante la beauté du monde d’en bas : il s’agit de l’Amour, interprétée par une Ana Veira Leite éclatante et débordant d’énergie pour ses followers. Mais cette image, n’est-elle pas un peu réductrice ? L’utilisation du téléphone portable et des réseaux sociaux est réellement la seule manière de symboliser la jeunesse et la beauté ?

Totalement décalé
Chaque acte de cette œuvre est dédié à un élément constituant l’art lyrique : la poésie, la musique et la danse. Dans sa mise en scène, Carsen choisit des images et des références presque trop évidentes comme l’utilisation de la presse people pour évoquer la poésie ou du football afin d’illustrer les exploits guerriers. Les danseurs, tantôt hauts dignitaires de l’Elysée, algues mouvantes, joueurs de foot ou fêtards d’un soir, montrent des lignes de corps très contemporaines. L’utilisation de la musette pour rythmer des danses modernes fait doucement sourire le public, qui secoue la tête au son des percussions. L’hymne à l’amour “Eglé me tient sous sa puissance”, interprété par Mercure (Marc Mauillon) sous des lumières bleues et roses phosphorescentes, nous transporte alors dans un univers non sans rappeler le jeu vidéo : attirant le regard sans empiéter sur l’oreille. Ceci étant dit, les artistes sont dirigés d’une manière qui nous permet d’adhérer parfaitement au propos. Dans une harmonie savamment maîtrisée tant dans le volume que dans le jeu, l’orchestre des Arts Florissants nous proposent une lecture virtuose de la partition de Rameau, sous la baguette de William Christie.

L’art de retourner sa veste
D’entrée de jeu, on comprend que sur les neuf artistes principaux, sept devront interpréter deux, voire trois personnages ! Un exercice de style qu’il n’est pas aisé de réaliser, quel que soit le temps imparti. Notre Hébé excelle dans l’évolution de son personnage, qui gagne en prestance et en indépendance au fil de l’œuvre. Cette artiste est très soigneusement mise en avant par son partenaire Marc Mauillon, dans le rôle de Momus, ténor brillant, qui, comme Ana Veira Leite, marque l’esprit du spectateur par son jeu énergique.
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Au-delà d’un jeu sans faille dans le rôle d’Amour, cette dernière nous propose un Ruisseau beaucoup moins brillant. Elle reprend néanmoins ses aises dans le dernier acte, dans son rôle de Bergère. Marc Mauillon, déjà remarquable en Momus, éblouit dans son rôle de Mercure, avec des vocalises impeccables et un timbre pur qui séduisent l’auditoire. On rencontre par ailleurs une Lea Desandre aux trois visages : Sappho, Iphise, et Eglé. Au fil des entrées, son timbre évolue, et elle réussit à l’empreindre des émotions qu’elle traverse, du désespoir à la joie intense. Finalement, tous ces chanteurs ont brillé par l’intelligibilité du texte tout comme par leur travail des agréments, montrant une connaissance du style qui met en valeur chaque moment de passion : chaque appui de dissonance est un véritable plaisir pour l’auditeur.

Alors, à travers une direction artistique fine et une interprétation vocale éblouissante, Robert Carsen et les Arts Florissants réussissent à proposer une transposition actuelle de l’œuvre, sans bousculer, mais en divertissant pleinement.

