COMPTE RENDU – À la péniche La Pop, située dans le 19ème arrondissement de Paris, la compositrice et chanteuse Elise Dabrowski propose un spectacle engagé autour de la liquidation du groupe Vivarte. Une proposition signifiante, tant par son contenu que par sa réflexion sur la musique et le langage.
Au sein du projet La Pop, dont elle est artiste associée, Elise Dabrowski propose un spectacle engagé socialement, mais qui évite l’écueil du commentaire, du reportage ou de la leçon, grâce à un sujet suffisamment fort pour que son message s’impose de lui-même.
Plan de déstructuration
Joué sur une péniche du 19ème arrondissement de Paris et conçu pour trois chanteurs, trombone et musique électronique, Tomber sans bruit s’inspire de la liquidation du groupe de prêt-à-porter Vivarte en 2021. Jusque-là, rien de très lyrique dans le sujet ; mais ce montage de textes, puisés dans les propos d’anciens salariés et dirigeants (ainsi que chez Sophocle, dont l’œdipien « Ce jour te fera naître et mourir à la fois » clôt le spectacle), porte une telle force, un tel cynisme, une telle absurdité aussi, que toute narration en devient superflue.

À travers les voix d’Elise Dabrowski, Angèle Chemin et Vincent Vantyghem, un grand patron, des salariées et une coach en reconversion racontent par fragments, non pas la banalité d’un plan social, mais le drame humain qu’il porte en son sein. Avec son décor constitué de mannequins progressivement démembrés, le spectacle privilégie ainsi la concision, l’ellipse et le sous-texte ; et si l’on rit souvent dans ce spectacle, c’est d’un rire franc autant qu’embarrassé.
Workshop vocal

Tomber sans bruit est, parallèlement à son sujet engagé, une expérience de la voix. Lorsque le PDG – sous les traits d’un Vincent Vantyghem impeccable dans ce rôle – arrive sur scène, il tente de charmer le public par des mélismes et autres richesses vocales : c’est le chant comme sortilège, qui tente d’endormir l’interlocuteur, dans la grande tradition opératique. De même, Angèle Chemin a droit à ce qui ressemble étrangement à un Air des bijoux faustien : Elise Dabrowski se sert d’un langage musical connu, dont la forme séduisante ne rend que plus absurde le contenu – un appel à la consommation dans ce qu’elle a de plus excessif et futile.
Ce libéralisme vocal gagne également la « coach » d’entreprise – dans une scène étonnamment drôle du spectacle – incarnée par la compositrice, à grands renforts d’allitérations et d’assonances permises par ses anglicismes : tout au long du spectacle, Elise Dabrowski capitalise sur ses capacités vocales, sur l’ensemble de la tessiture, et jusqu’à l’emploi du vocal fry qui exprime, mieux que tout mot, la faillite du discours.

Perte des mots, bénéfices musicaux
En effet, dès lors qu’ils sont mis en musique, les grands déploiements rhétoriques du PDG ne convainquent plus guère. Inversement, c’est dans la fragmentation, le son pur, l’expérience vocale que le combat des salariés apparaît le mieux. Les ressources humaines et musicales mobilisées pour ce spectacle en font finalement oublier le caractère très circonstancié : le cas particulier de Vivarte disparaît derrière un récit plus collectif, à travers des personnages qui n’ont pas de nom ni de singularité.
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Dans le même ordre d’idée, la musique électronique interprétée par Eric Broitmann est moins employée pour ses capacités narratives ou la construction d’une atmosphère sonore, que pour réaliser la promesse faite par l’un des syndicalistes de Vivarte : « On ne tombera pas sans faire de bruit. » Car c’est en assourdissant parfois le public, visiblement conquis, que se réalise cette expérience, moins politique qu’artistique, et moins intellectuelle qu’organique, conçue par Elise Dabrowski.

