DISQUE – Avec le Poème Harmonique, Vincent Dumestre propose pour le label Château de Versailles spectacles des vêpres inédites de Monteverdi : non pas une partition oubliée, mais une recréation de ce qui, à l’époque du compositeur, aurait pu exister.
Testament musical de Monteverdi, la Selva morale e spirituale – qu’on peut traduire par « Forêt morale et spirituelle » – offre aux musiciens un fabuleux recueil de pièces sacrées dans lequel puiser. Ainsi Vincent Dumestre et Le Poème Harmonique, dans leur nouvel enregistrement, ne proposent-ils pas Les Vêpres de la Vierge – celles de 1610, bien connues –mais des vêpres de la Vierge, dans un exercice de construction d’un ouvrage inédit.
Monteverdi restauré
Le chef bâtit des vêpres telles qu’elles auraient pu exister à l’époque du compositeur : il n’y a donc pas re-création d’une œuvre existante, mais plutôt récréation à explorer la Selva morale, à imaginer toutes les possibilités de jeu offertes par Monteverdi à ses contemporains, libres de s’emparer de ses compositions comme autant d’outils pour répondre aux besoins de la liturgie.
Cathédrale musicale
Ces vêpres ont donc leur structure obligée, dont le bois de la Selva morale constitue la charpente ; mais ce qui frappe le plus à leur écoute est leur inventivité : leur variété – dans l’orchestration, l’effectif, les couleurs, le style d’écriture – mais aussi le plaisir musical qu’elles dégagent. Bien qu’à vocation religieuse, il y a dans cette musique des moments de pure vocalité : c’est le cas du « De torrente », où l’agilité prend le pas sur le texte et le noie sous ses mélismes, mais aussi de l’« Ego flos campi », vaste tableau pastoral où le temps semble suspendu.
Peut-être la métaphore picturale est-elle à même de décrire cette musique : dans le livret d’accompagnement du disque figurent des reproductions de la Vierge peinte par Reni, Carrache ou Poussin, toutes pures et éthérées. Mais la musique de Monteverdi ressemble davantage à La Madone des pèlerins du Caravage, qui fait office de pochette pour l’album : magnifiée par les jeux de lumière, mais vivante et avec de la chair ; sacrée, mais incontestablement incarnée humainement.
Les bâtisseurs
C’est l’alternance entre les pages recueillies et les grands moments de joie, entre les pages solistes et les déploiements du chœur, entre une orchestration réduite et les interventions éclatantes des cuivres qui fait le sel de ces vêpres, érigées sur des bases liturgiques, mais qui en excèdent les contours.
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Le Poème Harmonique et ses solistes – Perrine Devillers, Eva Zaïcik, Paco Garcia, Cyril Auvity, Romain Bockler et Viktor Shapovalov – offrent ici un ouvrage impeccable : expressivité des pages les plus figuralistes, virtuosité vocale et instrumentale, beauté des timbres, on suit avec un intérêt constant les ramifications de ces vêpres tout au long de ses psaumes, motets et hymnes. Plus qu’un assemblage de matériau musical, l’ouvrage montre sa cohérence dans l’implication constante dont font preuve ses interprètes – dont le caractère soliste s’efface au profit du collectif.
Un testament, la Selva morale e spirituale ? Oui, mais dont le legs est toujours d’actualité. Notre-Dame de Paris n’est donc plus la seule à avoir sa « forêt ».
Pourquoi on aime ?
- Parce que ces vêpres sont uniques et inédites
- Pour le travail collectif, qui surplombe les moments solistes
C’est pour qui ?
- Clairement pour les amateurs de Monteverdi, qui veulent varier les plaisirs

