DANSE – To peep Secret Box est une expérience chorégraphique immersive pour cinq danseurs du collectif suisse Delgado Fuchs, donnée dans le cadre de CHRONIQUES, Biennale des Imaginaires Numériques, s’approprie, déplace, voire inverse, le dispositif du peep show.
To peep or not to peep ?
La question du regard porté sur le corps de l’autre, celui du spectateur, supposé pur dans l’univers de la danse contemporaine, trivial dans celui de l’industrie du sexe, est centrale dans cette création de 2024. Elle en commande la création, la conception comme le déroulement. Les propositions artistiques contemporaines cherchent à interroger le quatrième mur, celui du public, en l’intégrant de manière formelle ou concrète à leur dispositif. Ici, dans ce spectacle à très petite jauge (quinze personnes), chaque spectateur est sollicité de manière individuelle, y compris son corps. En effet, quinze alvéoles, disposées en cercle autour d’une petite arène circulaire – entre isoloir, cabine de photomaton ou de peep show – accueillent et dissimulent la présence de chacun d’eux. Une consigne initiale demande aux participants de ne pas allumer la lampe de leur téléphone, pour que leur visage reste invisible.

Dans quel camp se trouve la honte ou la pudeur ? Quelle est la frontière entre contemplation et voyeurisme ? Quelle place y prend l’esthétique des corps, entre glamour et sensualité ? Autant de questions sensées occuper la conscience d’un spectateur un peu bousculé, un peu mal à l’aise, souvent fasciné, alors qu’il subit, en solitaire, une succession de plongées dans l’obscurité totale ou, à l’inverse, de douches de lumière diversement teintées.
Le regard, trouble et troublé, s’en trouve affuté, surexposé, augmenté, manipulé, et ce, dans tous les sens. Un casque s’empare également de l’écoute du spectateur, pour une immersion plus profonde. Une voix enjôleuse qui le prend par la main, l’interpelle, le titille parfois, alterne avec les extraits musicaux, souvent électroacoustiques, accompagnant les différentes séquences.
La belle et la bête
Ce qui se donne à voir à travers chaque hublot – et qui rappelle également un petit monde sous-marin reconstitué dans un aquarium – est un bestiaire fantastique, poétique, fait d’étranges créatures qui semblent s’échapper des tapisseries de La dame à la licorne comme du Jardin des délices de Jérôme Bosch : hydre, araignée, chenille, cheval, dragon cracheur de feu…

Le « truc en plume » y est transfiguré et les sequins y sont requalifiées, moins marqueurs d’une superficialité festive qu’étoiles nécessaires pour s’orienter dans la nuit (costume en collaboration avec la designeuse berlinoise Lena Quist). Les accessoires de sex-shop y sont détournés, du côté d’un monde circassien au mystère bon-enfant de conte de fée ou de cartoon (signés du designer autrichien Carol Christian Poell). Les numéros de danse (avec notamment Alexia Casciaro, Lalla Morte et Natalia Pieczuro), y compris de poll dance, y sont sublimés ; moins fantasmes convenus propres aux étirements suggestifs des corps, qu’apparitions fugitives ou éclosions lentes de figures solitaires ou collectives n’en finissant pas de se métamorphoser.
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In fine, l’univers du visible et de la présence se trouve doublé de sa part d’invisibilité et d’absence, dans un espace scénique devenu écran de projection, au sens à la fois psychologique et spectaculaire. Le public est renvoyé à ses ombres, à force de chercher à tout voir : « Tu veux voir plus ? Attention, dit la voix dans le casque, on ne regarde pas seulement avec les yeux… »


