DANSE – La talentueuse metteure en scène norvégienne Yngvild Aspeli dépoussière l’un des chefs d’œuvres d’Henrik Ibsen, « Une Maison de Poupée » grâce à l’art subtil de la marionnette. Un sujet très actuel sur la quête d’émancipation d’une femme forte Nora, qui n’hésite pas à envoyer valser mari et enfants pour sa liberté. Un spectacle féministe mêlant théâtre, marionnettes et danse à découvrir au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 2 février.
Yngvild Aspeli, récemment nommée à la direction du Nordland Visual Theatre en Norvège, crée un univers théâtral singulier qui met en lumière l’art de manipuler des marionnettes à taille humaine, permettant de « donner vie aux sentiments les plus enfouis ».
Entre réalité et illusion
Tout est parti d’une expérience personnelle de l’artiste : un jour un oiseau s’est cogné contre l’une de ses fenêtres alors qu’elle lisait. Bouleversée, elle s’arrête, se dirige vers sa bibliothèque et tombe sur « Une Maison de Poupée » d’Henrik Ibsen. L’héroïne de cette pièce, Nora, à l’image d’une « alouette chantante aux ailes légères » s’est aussi fracassé « contre l’invisible surface en verre de sa propre existence ». Et voilà l’explication de la genèse artistique de ce magnifique spectacle où il est question de la mécanique d’oppression sociale qui régissait le destin des femmes du XIXème siècle, qui dépendaient des hommes, de leurs pères puis de leurs maris. Plus qu’un simple manifeste, c’est surtout une invitation au lâcher prise, et à danser comme si notre vie en dépendait.
Le combat de Nora
Dès l’ouverture du rideau, Yngvild Aspeli, vêtue entièrement de noir, comme tous les marionnettistes qui doivent s’effacer, devient littéralement Nora, brouillant magistralement les frontières entre la poupée marionnette et l’être humain.

Nora, c’est cette femme assignée au rôle d’épouse et de mère, qui est injustement considérée par son mari comme une jolie « poupée domestique ». Mais lorsque Monsieur sombre dans la dépression, cette même femme déploie une énergie de dingue pour trouver les ressources financières nécessaires à un voyage en Italie, assurant sa guérison. Elle transgresse par là même les normes sociales de son époque. Son mari l’apprend et au lieu de la soutenir, il la dispute et la traite comme un enfant. C’est l’affront de trop : elle plie bagage et quitte mari et enfants. Nora devient alors une héroïne féministe. À travers son histoire, Ibsen dépeint une société masculine où les femmes sont systématiquement jugées à travers un prisme masculin.
Maison hantée
Sur scène, le salon des Helmer est représenté par une boîte sombre, contenant un grand canapé, une table et un sapin de Noël. Un univers à la fois cosy et oppressant. Cette magnifique scénographie de François Gauthier-Lafaye dissimule subtilement le mal qui ronge ce couple au bord de la rupture.
Viktor Lukawski incarne Torvald, le mari macho avec une intensité troublante. Autour d’eux, les personnages secondaires – Docteur Rank, Christine Linde, Krogstad, et les trois enfants – prennent vie sous forme de marionnettes grandeur nature assez flippantes (un peu Chucky). D’abord sceptique, le spectateur se laisse rapidement captiver par cette dramaturgie assez sensorielle, avec une musique entêtante qui donne à l’appartement de faux airs de maison hantée.

L’espace se resserre progressivement jusqu’à étouffer de plus en plus Nora, tandis que la musique monte crescendo. Et nous voilà plongés dans le cauchemar de Nora : des oiseaux se fracassent contre les fenêtres du salon et des araignées tissent leurs toiles comme pour symboliser l’enfermement dans le piège de l’existence. Prisonnière de ce décor mental, Nora est sans voix et trouve alors sa libération dans la danse. Là où le texte d’Ibsen est coupé, la danse prend le relais. Les jambes de poupées de Nora se mettent à danser sans s’arrêter, et c’est alors une chorégraphie animale, à quatre jambes qui démarre, racontant l’étouffement d’une femme, puis son émancipation. Et c’est juste magnifique.
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Une maison de poupée est un spectacle qui transcende les frontières du théâtre traditionnel. Chaque geste, chaque son, chaque voix raconte l’histoire d’une femme forte qui décida de tout quitter pour vivre sa propre vie. Et on dit OUI !

