DANSE – La Belle au bois dormant n’avait pas été donné par le Ballet de l’Opéra national de Paris depuis une décennie, qui nous a paru bien longue. Il était grand temps que la princesse Aurore sorte de sa longue léthargie pour que les jeunes danseurs de l’institution s’approprient ce monument incontournable du répertoire classique, que Noureev considérait comme « le Ballet des ballets ». Une résurrection féérique à découvrir à l’Opéra Bastille jusqu’au 14 juillet et qui devrait gagner en assurance au fil des représentations.
Il faut dire que ce chef d’œuvre de la danse classique a une saveur particulière pour le chorégraphe de génie qu’était Noureev car c’est précisément dans le rôle du prince qu’il se révéla au public parisien sur la scène de Garnier en 1961, lors de la tournée du Kirov de Leningrad. Un marathon chorégraphique de 3h15 que l’Opéra avait même songé à présenter en version courte, comme l’a confié José Martinez. L’œuvre est aujourd’hui présentée dans son intégralité grâce à la Fondation Rudolf Noureev qui a tenu bon.

Le conte est bon !
Quel régal pour les yeux que cette production féérique avec son déferlement d’éléments décoratifs (profusion de colonnes, de feuillages, de statues antiques) noyés dans un camaïeu de teintes dorées et de pastels scintillants. La démesure semble être le maître mot de ce magnifique ballet. Les tableaux s’enchaînent sans temps mort et nous transportent dans l’univers enchanté du conte de Perrault. Le spectateur se laisse happer sans résistance, régressant avec délectation vers ses souvenirs d’enfance du film de Disney, captivé par une narration claire que transcendent décors et costumes somptueux. On finirait presque par occulter les véritables enjeux qui se jouent : l’éternelle lutte entre le bien et le mal, les affres du passage délicat de l’adolescence à l’âge adulte, et surtout ce fameux baiser sans consentement administrée à une belle endormie. Mais passons…

Revenons à la danse : au-delà du faste des décors, de cette orgie de tissus précieux et de la musique envoûtante de Tchaïkovski, l’essentiel réside dans la performance du corps du ballet et de ses solistes. Encore faut-il que les danseurs parviennent à exister face à un apparat si envahissant qu’il menace parfois de les éclipser au second plan.
Étoiles montantes
Pour ces premières dates, ce sont les jeunes étoiles Bleuenn Battistoni et Guillaume Diop qui endossent les rôles principaux, magnifiés par la présence d’un corps de ballet quasi irréprochable. Le rôle de la princesse Aurore semble avoir été créée pour la sublime Battistoni, grâce à une danse d’une netteté cristalline – malgré quelques frémissements éphémères du membre inférieur – et l’expression d’une élégance parfaite. Animée d’une détermination inébranlable, elle exécute des diagonales de ronds de jambe sur pointe d’une grande technicité. Mais surtout elle embrase la scène avec sa présence lumineuse et triomphe magistralement dans l’Adage à la Rose avec une subtilité stupéfiante et des mouvements de bras splendides.

Face à elle, Guillaume Diop s’affirme en prince charismatique, dévoilant tout son potentiel avec une fougue d’une sensibilité exquise, empreinte d’une mélancolie abyssale et d’une certaine candeur. Dans les variations périlleuses de l’acte II, où quelques réceptions trahissent une vigueur peut-être trop tellurique, il se révèle néanmoins très bon. Qu’importe, ces infirmes imperfections, car il s’envole littéralement dans l’Acte III où il atteint l’apogée de ses sauts lors d’un pas de deux final, où sa prestation sublime, d’une grande intensité, nous cloue, médusés, dans nos fauteuils.
Nouveaux talents
La Belle au bois dormant s’avère être, au-delà d’un ballet compliqué, un somptueux vivier qui permet de découvrir aussi les jeunes talents de l’Opéra. Si l’ensemble du corps de ballet tenait la route ce soir, certains solistes se déplaçaient encore avec une prudence excessive. Faut-il s’en étonner quand ce ballet a hiberné si longtemps ? Gageons que d’ici quelques mois, ces interprétations gagneront en assurance avec le temps. Déjà, quelques danseurs illuminent ce ballet. Clara Mousseigne et Héloïse Bordon dansent avec une majesté impériale conjuguant la virtuosité technique à une présence théâtrale intense.

Les deux fées antagonistes nous offrent un contraste théâtrale saisissant : Fanny Gorse incarne une fée Lilas à la douceur enveloppante tandis que Katherine Higgins campe une Carabosse dont la noirceur venimeuse nous glace le sang à chacune de ses apparitions, entourée de ses créatures maléfiques.
À lire également : Cendrillon : un petit pas vers-soie
C’est toutefois dans le dernier acte, lors du grand mariage d’Aurore que les solistes dévoilent toute l’étendue de leur virtuosité : Chun-Wing Lu, oiseau bleu aux sauts impeccables forme avec Elizabeth Partington un duo d’une complicité scénique évidente. Il survole la scène avec une déconcertante facilité. Quant au pas de deux entre le chat botté (Isaac Lopes Gomes) et la chatte blanche (Eléonore Guerineau), il est d’une savoureuse drôlerie avec son jeu théâtral.

