SPECTACLE – Écho nocturne à l’opéra Il Viaggio, Dante, Ma nuit chez Dante entre poésie performée, électro mystico-techno et soprano en pleine crise mariale, on ne sait pas toujours où on met les pieds. Mais justement, c’est l’idée.
Bienvenue dans une errance sensorielle au Palais Garnier, transformé pour l’occasion en terrain de jeu baroque et brumeux. Un peu rêve lucide, un peu cauchemar éveillé.
Sans programme ? Bonne chance.
L’enfer, selfie sans flashs et grinçants de guitare :
20h. Les portes s’ouvrent. Le foyer du Palais Garnier se pare d’un clair-obscur chic, teinté de rouge. Ambiance Eyes Wide Shut rencontre Dante Alighieri. On s’attend presque à voir débarquer un masque vénitien sur fond de chœurs sataniques.
Une voix résonne dans le marbre — celle de Béatrice ? Peut-être. Ou celle de votre conscience qui vous murmure : “Mais pourquoi j’ai pas regardé le synopsis avant d’entrer ?”
C’est là que débarque Denis Lavant, corps tendu comme une corde vocale, guidé (ou possédé ?) par Bruno Ducret, qui troque son violoncelle pour une guitare à huit cordes. Oui, huit. Parce qu’en enfer, rien n’est jamais simple.
Lavant déchire l’espace du regard, harangue les spectateurs, récite Dante dans une transe incantatoire. Il passe d’un pupitre à l’autre, monte sur les meubles, entoure le public de vers dans le grand foyer, uniquement habillé d’une estrade et quelques pupitres au pied desquels jonchent des livres. C’est intense. C’est flou. C’est peut-être Virgile. Ou un contrôleur SNCF sous acide (l’acoustique de la pièce ne rend pas service à l’intelligibilité du texte).
Bienvenue aux portes de l’Inferno.
Le Purgatoire :
Après avoir survécu aux 9 cercles (et aux commentaires d’un voisin très inspiré par sa propre analyse de la mise en scène), direction les escaliers.
Eve Risser, pianiste en apesanteur, nous guide dans une ascension musicale entre flottement cosmique et méditation mystique. Soudain surgit Béatrice, sous les traits de Raquel Camarinha, soprano solaire et scolaire, accompagnée par Yoan Héreau, au piano millimétré.
Le trio Lavant–Camarinha–Héreau fonctionne comme un triangle amoureux lyrique. Le temps se suspend. Une rose blanche se consume. Littéralement. Camarinha semble y attribuer une certaine tendresse avant d’en arracher et d’en disperser les pétales. Lavant, lui, semble comprendre que l’heure de se taire est venue, son dialogue devient non-verbal. Et franchement, c’est beau à voir et à entendre.
Le paradis en soirée club :
On nous expédie au rez-de-chaussée. Oui, au Paradis, on descend.
Sonia Hossein-Pour, la cheffe d’orchestre conceptuelle de ce chaos céleste, inverse la cartographie dantesque : l’Enfer est en haut, le Paradis en bas. L’ascension devient immersion. Chapeau l’ironie.
C’est ici que débarque Saint Bernard. Pas le chien. Le moine. Le guide. Interprété par Laurent Bardainne, saxophoniste coiffé d’ailes d’ange. Le sax, doux comme une caresse, flotte sur le silence. Lavant a disparu. Peut-être est-on désormais tous Dante. Ou juste perdus dans une performance immersive de plus.
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Mais attention : le Paradis ne rime pas avec relaxation. Pour nous le rappeler, le duo électro You Man balance un DJ set qui démarre avec… les vers de l’Enfer. Plot twist.
Ambiance lumière stroboscopique, beats profonds dancefloor post-apocalyptique.
Tutti va bene, disent-ils, et on apprécie.
En résumé, Ma nuit chez Dante c’est à la fois une odyssée poético-techno baroque, un hommage exigeant à Dante, une expérience immersive chic, et un excellent prétexte pour se perdre dans l’Opéra Garnier la nuit. On en sort troublé, désorienté, parfois ému, parfois perplexe, souvent les deux à la fois. Comme après un rêve dont on n’est pas sûr d’avoir saisi le sens, mais dont on sait qu’il fallait en faire partie.


















