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Mikhaïl Rudy aux frontières du réel

LIVRE – Après une autobiographie parue en 2008, le pianiste Mikhaïl Rudy revient à l’écriture avec un premier roman, paru aux Presses de la Cité : « Le Disciple ». Un jeu entre la fiction et la réalité, explorant le parcours d’un jeune pianiste virtuose et de son professeur, dans le prestigieux Conservatoire Tchaïkovski de Moscou en 1988.

Délaissant les touches blanches et noires pour le clavier d’un ordinateur, le pianiste Mikhaïl Rudy propose avec Le Disciple son premier roman. Une histoire d’amour et de musique et le récit d’une époque, où l’ombre de Rimbaud plane sur un jeune pianiste prodigieux et son professeur au Conservatoire Tchaïkovski.

Docufiction

Dans Le Disciple, Mikhaïl Rudy raconte la vie du prestigieux Conservatoire de Moscou à la fin des années 1980, encore hanté par les compositeurs célèbres qui en ont comme habité les salles. Enseignants prestigieux, jeunes élèves brillants, pression des concours : ce sont les coulisses de cet univers clos que dévoile le romancier, antichambre de carrières parfois phénoménales, mais dont les enjeux dépassent largement la musique. Il s’agit ainsi pour Rudy de lever le voile sur la vie de jeunes pianistes, mais aussi de faire le portrait d’une URSS finissante : la fiction semble par moments un prétexte pour décrire les lieux, les conflits, les grandes figures historiques et artistiques qui ont marqué la Russie en ces années troubles. C’est extrêmement intéressant mais parfois assez maladroit, et on se demande si le documentaire n’aurait pas été une forme plus adaptée que le roman pour partager tout ce qui tient à cœur à l’auteur – les notes historiques encombrant plus le récit qu’elles ne le servent.

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Autofiction

Mikhaïl Rudy cherche surtout une occasion de brouiller les frontières entre le fictif et le réel, et entre ses personnages et sa propre vie. Le lecteur suit ainsi la rencontre entre un jeune professeur moscovite, Konstantin Toumanov, et François d’Alessio, son élève, jeune pianiste au-delà du prodige. Sa musicalité, son intelligence, dépassent toute commune mesure ; ses doutes et ses souffrances aussi, faisant planer d’emblée la menace d’un destin tragique, à l’image de celui de Rimbaud qui sert de figure tutélaire au musicien. S’ensuivent de longues réflexions sur ce qui fait un grand pianiste : est-ce la qualité de l’interprétation ? Le respect de la tradition ? L’inventivité et la destruction de toutes les règles ? La musique et la vie se mêlent plus d’une fois dans ces interrogations, de même que les héros et leur auteur, qui ont bien des points communs : il y a les rues de Moscou et son Conservatoire, la Hammerklavier – œuvre phare dans la carrière de Rudy – grâce à laquelle il remporta le Concours Long-Thibaud (grâce auquel il s’installa ensuite en France et en devint citoyen), l’évocation de son professeur Yvonne Loriod et d’Olivier Messiaen, et bien sûr les liens étroits entre la Russie et la France. L’auteur joue de ces ressemblances entre la fiction et la réalité pour brouiller les pistes, et livre le récit d’une relation trouble et toxique entre deux jeunes musiciens, que tout aurait pu opposer, mais que la fascination gagne.

Exofiction

Le grand sujet de ce roman est finalement l’absolu qui se heurte au réel, l’artiste idéal en proie aux bassesses de ses contemporains, l’injustice qui existe entre des pianistes géniaux, apparemment dotés d’un don quasi divin, et ceux qui ne peuvent compter que sur leur travail. Il y a également ces jurys de concours qui préfèrent la tradition au vrai talent – celui qui heurte, chamboule, révolutionne – et vouent les musiciens exceptionnels à l’ombre plutôt qu’au devant de la scène.

Il y a évidemment des maladresses, comme dans tout premier roman : une profusion d’éléments annexes à l’histoire, des dialogues pas toujours bien ficelés, certaines relations sentimentales bien anecdotiques par rapport à la profondeur tragique du récit. Ce que l’on retient, en réalité, est davantage ce que Mikhaïl Rudy a à nous dire des œuvres ; ce qu’il imagine être le génie ; ce que cela signifie d’être tiraillé entre les nécessités d’une carrière et la liberté à laquelle on peut aspirer. Un roman dans lequel il faut donc chercher les interstices plus que les évidences, les considérations générales plus que les héros particuliers, et la parole du pianiste cachée derrière celle du romancier.

Pourquoi on aime ?

  • Pour la bande son que le livre inspire – Hammerklavier, 5ème sonate pour piano de Scriabine, Sequenza de Berio ou encore Tristan et Isolde dans une transcription pour quatre mains, entre autres
  • Pour la peinture d’une époque que livre Mikhaïl Rudy
  • Parce qu’on découvre les œuvres de l’intérieur, à travers les yeux d’un pianiste

C’est pour qui ?

  • Pour ceux que les génies fascinent, qui en trouveront un parfait exemple en François d’Alessio
  • Pour les lecteurs amateurs de grandes histoires sentimentales et tragiques
  • Pour les admirateurs de Mikhaïl Rudy, qui s’amuseront à démêler le vrai du faux
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