AccueilEntretiens3 questions à Estelle Revaz, violoncelliste et députée !

3 questions à Estelle Revaz, violoncelliste et députée !

INTERVIEW – En octobre 2024, Estelle Revaz faisait paraître son deuxième disque solo. Au même moment, elle tenait session au parlement fédéral suisse, où elle est députée depuis 2023. Alors, musicienne et politicienne, comment ça marche ?

Vous aimez faire dialoguer les répertoires classiques et contemporains, et redonner vie à des œuvres peu jouées. Qu’est-ce qui guide votre curiosité musicale dans le choix de ces projets souvent audacieux ?

En tant qu’artiste, je me dois d’apporter un regard neuf, de susciter la curiosité de mes auditeurs ou simplement de leur faire découvrir un autre point de vue sur des œuvres qu’ils croient déjà bien connaître. Ce n’est pas forcément mon rôle de rejouer, pour la 350ᵉ fois, un programme déjà présenté sous toutes ses coutures. Je cherche toujours un fil rouge. Si on regarde ma discographie, on voit que j’essaie soit de faire découvrir des œuvres peu connues — c’est le cas de mon dernier disque, Dall’Abaco —, soit d’aborder des œuvres classiques avec un angle nouveau.

Je trouve cette musique magnifique, et je sais qu’il existe peu d’enregistrements de ces Caprices. Ceux qui existent sont joués sur violoncelle baroque. J’ai voulu amener cette musique à un public mélomane, mais sur un violoncelle moderne. Parce que Dall’Abaco, quand il a écrit ses Caprices, explorait les possibilités techniques de l’instrument, et je suis sûre qu’il aurait été très curieux de voir ce que les évolutions du violoncelle ont permis : un jeu plus brillant, plus virtuose, plus expressif.

Il y a aussi des albums comme Bach and Friends, où j’ai voulu proposer une réflexion. Bach a composé les célèbres Suites pour violoncelle seul, c’est le père du violoncelle virtuose qu’on connait aujourd’hui. Puis il y a eu un grand vide : presque plus rien pour violoncelle seul, jusqu’au XXᵉ siècle. Je me suis dit que les compositeurs contemporains ont forcément Bach dans l’oreille, même s’ils se sont affranchis de nombreux codes. En mettant en regard Bach et des œuvres contemporaines de haut vol, on peut vraiment observer le chemin parcouru, mais aussi constater à quel point la tradition reste ancrée dans la création moderne.

Je pense qu’en tant qu’artiste, nous avons aussi le devoir de défendre la musique de notre temps. Toute œuvre entrée un jour dans le répertoire a d’abord été contemporaine. Il faut lui donner une chance de vivre.

En Suisse, malheureusement, nous n’avons pas une grande tradition de valorisation de notre patrimoine musical. Quand j’ai réalisé l’album Journey to Geneva, je l’ai fait avec le sentiment du devoir : celui de faire revivre cette musique. Franck Martin, de son vivant, était une véritable star, et on se rend compte aujourd’hui qu’on n’a pas fait le nécessaire pour maintenir sa musique au firmament — alors qu’elle est magnifique.

On vous connaît aussi pour votre engagement culturel, notamment pendant la pandémie et aujourd’hui au Parlement suisse. À quel moment la musicienne a-t-elle senti le besoin de prendre la parole publiquement ? Comment concilier vocation musicale et mission politique ?

Tout a commencé pendant la pandémie. J’étais en tournée lorsque le premier confinement a été annoncé. Toutes mes dates ont été annulées. Comme beaucoup de mes collègues, j’ai ressenti que notre devoir, à ce moment-là, était d’aider la population à traverser cette période. J’ai donc enregistré des concerts à distance, gratuitement. Mais chaque semaine, en regardant les conférences de presse de notre gouvernement, j’espérais qu’un jour, ils annonceraient des indemnisations pour les artistes… et cela n’est jamais venu.

J’ai d’abord tenté de fédérer notre milieu pour que notre voix soit entendue. En Suisse, le gouvernement ne peut pas gouverner par ordonnance sur une longue période, donc à partir de septembre, ils ont dû rédiger une « loi Covid » en cas de deuxième vague. Dans la première version de cette loi, les acteurs culturels indépendants avaient été tout simplement oubliés. J’ai relevé ce problème et fait remonter l’information.

Je savais que je devais travailler autant que possible jusqu’au prochain confinement pour assurer mes arrières. Et quand il est arrivé, il y avait une petite lucarne : on pouvait organiser des événements à dix personnes dans des églises. J’ai donc monté des concerts pour neuf spectateurs et un musicien. J’ai trouvé des fonds pour engager mes collègues. J’ai réussi à mettre sur pieds 52 concerts. Mais le jour du concert d’ouverture, le gouvernement a interdit toutes les activités culturelles. Dans la même église, pourtant, la messe était autorisée pour 50 personnes !

Là, j’ai ressenti une immense injustice. C’était une question de survie. Survie économique bien sûr — car en Suisse, il n’y a pas d’intermittence ni de filet social pour les artistes —, mais aussi survie identitaire. J’ai grandi dans un milieu où la culture est essentielle et valorisée. Et là, le message envoyé, c’était : « vous êtes non essentiels », donc « vous n’existez pas ». C’est très violent.

Plutôt que de me laisser abattre, je me suis dit qu’il fallait agir pour changer la loi. Je n’étais qu’une simple citoyenne, je ne savais pas comment ça fonctionnait. J’ai appris vite. J’ai rassemblé une coalition transpartisane, et en trois mois, on a réussi à faire modifier la loi pour que les artistes soient indemnisés.

Plusieurs partis m’ont ensuite proposé de les rejoindre. D’abord, j’ai dit : « jamais de la vie ! » Mais je me suis rendu compte que le vrai problème, ce n’était pas la Covid. La pandémie n’a été qu’un révélateur. Ce qu’il fallait changer, c’est le manque de filet social adapté aux artistes. Et pour ça, il fallait aller là où les lois se font : au Parlement fédéral.

J’ai donc regardé quels partis défendaient la culture et l’égalité, et j’ai rejoint le Parti socialiste. J’ai été élue, et depuis, je me bats de toutes mes forces. J’ai inscrit la question de la protection sociale des artistes dans le programme de législature, ce qui veut dire que les deux chambres ont reconnu que c’était une priorité. Rien que faire entrer ce sujet dans le débat a été un combat.

Je me suis ensuite attaquée à la précarité, et j’ai fait adopter une stratégie nationale de lutte contre la pauvreté. Bien sûr, ce n’est pas que pour les artistes, même si beaucoup sont concernés.

Je continue ma carrière musicale tout à fait normalement — elle a repris comme avant la pandémie. Je donne environ 67 concerts par an, avec des tournées en Asie, en Amérique du Sud, et bien sûr à travers l’Europe. Il faut concilier tout cela avec les sessions parlementaires, qui sont très intenses. 

Je siège à la commission qui s’occupe de la culture, de l’éducation, de la recherche, de l’innovation et de l’égalité. Il y a donc toujours un lien avec la culture. Et même quand je travaille sur les crèches, il y a un lien : les artistes ont aussi besoin de faire garder leurs enfants, souvent après 17h. Quand on parle d’imposition individuelle, c’est aussi une question d’égalité, car l’état civil (marié ou pas) influence la manière dont on est imposé.

Les questions d’égalité femmes-hommes, de violences faites aux femmes, de précarité des artistes : ce sont ces thèmes qui m’ont poussée à m’engager. Ce sont mes priorités. Mais en tant que parlementaire, je travaille pour l’intérêt général.

Votre jeu est salué pour sa clarté, son expressivité et sa profondeur — comment travaillez-vous l’équilibre entre exigence technique et sincérité du geste artistique ?

Ah… ça, c’est la recherche de toute une vie !

Enfant, puis adolescente, j’étais complètement dans la sincérité du geste immédiat. J’avais cette capacité à m’identifier pleinement à l’œuvre : je me racontais une histoire derrière chaque pièce, et je ressentais chaque émotion dans ma chair.

Puis je suis arrivée en Allemagne. Maria Kliegel m’a alors fait comprendre qu’un artiste professionnel doit aussi atteindre une forme de performance constante. La technique est au service de la musique. J’ai donc beaucoup travaillé la technique, la clarté, la précision.

© W

Aujourd’hui, je cherche cet équilibre permanent entre rigueur extrême et lâcher-prise. Il faut se préparer avec une précision infinie, une attention extrême aux détails… puis, à un moment, se détacher pour renouer avec la spontanéité, ces émotions profondes.

Je continue à faire quatre heures de violoncelle par jour, même lorsque je siège au Parlement. Et quand je ne siège pas, j’en fais plus. Quand les sessions vont de 8h à 19h, parfois jusqu’à 22h, je me lève à 4h du matin pour travailler mon instrument de 4h à 8h. C’est une question de rigueur. Chez les instrumentistes à cordes, on n’a pas le choix : cette discipline est nécessaire pour pouvoir ensuite profiter pleinement de la musique, et transmettre les émotions. La technique, c’est le messager des émotions. C’est essentiel. Mais si on s’arrête à la technique, il manque cette sincérité qui permet de toucher le public.

Il y a donc un paradoxe : un contrôle extrême d’un côté, un lâcher-prise total de l’autre. Trouver la bonne dose entre les deux, c’est, comme je le disais… la recherche d’une vie. 

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