DANSE – Après avoir co-dirigé le CCN de Rennes avec Saïdo Lehlouh, Johanna Faye s’affranchit des formats. Elle trace un sillon transdisciplinaire où théâtre, danse, musique, stylisme et même cuisine se croisent dans une forme d’art total et profondément incarnée.
Au Théâtre national de Chaillot (mardi 27 et mercredi 28 mai), Johanna Faye livre un solo poignant. Sous ma terre il y a de l’eau, où la solitude devient matière chorégraphique. Entre gestes retenus et scénographie évocatrice, l’artiste explore les profondeurs de l’âme avec une délicatesse saisissante.
La tête dans l’eau.
Le corps résiste, glisse, se brise parfois comme les mots qu’on n’arrive pas à dire. Dans cette création à la lisière du théâtre, du cinéma et de l’installation plastique, sa gestuelle morcelée dessine un paysage intérieur fracturé. Son dos, stoïque, devient totem. Il porte, soutient, endure. Tandis que le reste du corps se délite, cherche, tremble. Le mouvement est minimal, souvent discret, mais chaque geste est une déchirure tenue. Dans cette retenue qui très vite se libère s’infiltrent émotion et vulnérabilité.
Ici, tout respire. Un fauteuil. Un lit. Un bocal. Un miroir quadrillé. Des calepins. Ce sont des partenaires de jeu. Grâce à la lumière ciselée de Cyril Mulon, ces objets deviennent organes et incarnés. Ils vivent, eux aussi, les tourments de l’héroïne.
C’est là toute la magie : chaque élément du décor est à la fois accessoire et déclencheur du mouvement. Quand l’héroïne trempe lentement son pied dans un tiroir rempli d’eau, on ne voit plus un meuble en bois. On voit une brèche. La danse devient un acte d’exploration de ce qui résiste et qui craque.
Ouvrir les vannes
Il y a ce qu’on voit : la surface, le sol, le corps social. Et puis il y a ce qu’on tente de deviner : les pulsations intérieures, les souvenirs liquides, les douleurs lentes. L’eau n’est pas seulement un élément. Elle est métaphore vivante : pour le trauma, la résilience, la possibilité d’un retour à soi. Un miroir mouvant de ce qui nous déborde.
Et c’est précisément dans ce débordement que le spectacle touche juste. Il ne s’agit pas de montrer la folie, mais de marcher à sa lisière. Il ne s’agit pas de parler de solitude, mais de l’habiter pleinement, d’en faire un espace poétique. Franck, le poisson rouge, devient alors le témoin silencieux de cette mise à nu.
« Pour être bouleversé, il faut accepter d’être vulnérable », crie-t-elle. Et c’est peut-être ça, la déclaration la plus politique de la pièce. Dans un monde où la performance est partout artistique, sociale, numérique, cette femme choisit le tremblement, creuse dans son timide et partage ses émotions les plus vives pour nous réconforter dans nos tourments.
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Avec cette création cinémato-sensorielle, elle ne signe pas seulement une pièce chorégraphique. Elle sculpte un manifeste silencieux. Celui d’un art qui refuse le spectaculaire pour préférer l’honnête. Sous ma terre il y a de l’eau est une œuvre libre, féminine sans cliché, politique sans slogan, viscérale sans pathos. Et s’il fallait une preuve qu’on peut encore, en 2025, faire du spectacle vivant sans artifices ni compromis, la voici.

