CONCERT – La venue de Daniil Trifonov est toujours un événement : le voilà de retour à la Philharmonie de Paris, pour un récital romantique à souhait qui, du sol au plafond, repeint les murs de la salle aux couleurs de son génie. On en attendait beaucoup…

À la sortie du métro, la masse grise du bâtiment de la Philharmonie se dresse au loin et fait penser à une montagne. Il faut escalader la moitié de sa hauteur pour accéder à la grande salle que ses flancs abritent. En marchant vers elle, le temps d’un mirage, j’ai cru apercevoir tout en haut de l’édifice la silhouette de Trifonov, tel le Voyageur contemplant les Nuages de Caspar David Friedrich. Le récital donnera raison à cette vision fugitive d’un romantique égaré au 21e siècle, d’un artiste suprême et solitaire contemplant l’horizon.
Tunnels oubliés
Quand il entre sur scène, ce sont plutôt les photos de Raspoutine et les icônes de saint Serge qui viennent à l’esprit : cheveux longs, barbe fournie, col montant haut : difficile d’avoir l’air plus russe. Le salut est à peine esquissé et il en va de même des premières pages de la sonate de Tchaïkovsky qui ouvre le programme : elles sont jouées à la surface du clavier, avec des aigus peu projetés. Pour capter notre écoute ? On se posera aussi la question au début du 2e mouvement (andante) : était-ce pour accentuer le contraste avec le passage fortissimo, joué presque debout ?
Si on chausse des lunettes de juriste, cette œuvre pose quelques problèmes en regard du droit moral de l’auteur tel qu’il existe en Europe aujourd’hui : après l’avoir composée lorsqu’il était étudiant, Tchaïkovsky ne l’a jamais divulguée de son vivant, et on ne connaît pas exactement l’ampleur des retouches posthumes effectuées par Sergueï Taneïev avant la publication. Alexandre Siloti l’amputait de pans entiers et ça se comprend : les bons moments – par exemple dans le scherzo, qui inspirera la 1ère Symphonie – se payent de « tunnels » où la virtuosité ne peut cacher les faiblesses de la composition. Trifonov a beau porter haut cette vertu du musicien qu’est l’engagement, c’est une œuvre qui ne convainc guère.
Valses au pays des rêves
Pas de risque de cette nature avec la série de Valses de Chopin qui poursuit le programme. La première, en mi majeur, composée à 19 ans, semble un tribut à Schubert, où la délicatesse et la souplesse du jeu instaurent un climat délicieux. Mais dans celles qui suivent ressurgit la tendance à jouer pour soi. Si une sonorité inoubliable éclaire cette vision intimiste, voire onirique, par instants brisée par des sursauts de passion, le bel canto qui est l’essence de Chopin se perd parfois, et la carrure rythmique de la valse aussi. Ensuite, le tempo Moderato de la Valse en la bémol majeur op.64 n°3 est à peine moins rapide que le Molto vivace de la fameuse Valse Minute qui la suit. En revanche, la Valse en la mineur op.34 n°2, magnifique de sensibilité et d’intériorité, nous offre un moment de poésie pure, suivi de la tragique Valse posthume en mi mineur, qui clôt le cycle. L’intensité des applaudissements montre que le public a aimé sans réserve.
Barber au zénith
Après l’entracte, changement d’époque, de continent et de propos avec la sonate de Samuel Barber, monument du piano du 20e siècle, commandée en 1947 par la guilde des compositeurs américains, et trop rarement jouée, peut-être en raison de sa complexité et de sa difficulté technique, toutes les deux considérables. Trifonov les a dominées de la tête et des épaules. Dès le premier mouvement, l’écoute donne le sentiment de se déplacer dans une architecture majestueuse, qui naît d’un son noble, de lignes claires et d’un discours qui paraît évident : la forme et l’expression font naître un plaisir digne des grandes sonates de Beethoven. Puis, avec ses notes aiguës pailletées et sa valse décalée, le Scherzo envoie à Mendelssohn un salut d’égal à égal. L’Adagio, marche implacable et captivante où le piano se fait orgue, renvoie chaque auditeur à la vérité de sa destinée. Dans le dernier mouvement, fugue immense, orchestrale et paroxystique, tout le chaos du monde semble rassemblé dans le piano, mais Trifonov le porte à bout de bras et l’ordonne avec une maîtrise herculéenne. Des acclamations saluent à juste titre cette exécution marquante.
Belle au Bois : dément !
Après un tel zénith, on redescend forcément un peu pour la transcription par Mikhaïl Pletnev du ballet de Tchaïkovsky La Belle au Bois dormant, mais on reste tout de même très haut. Dans cette série de tableaux colorés et contrastés, Trifonov se fait peintre des sauts et des langueurs, des apparitions et des disparitions, des mimiques vraies ou fausses, et surtout des ambiances et des sentiments : joie, ironie, inquiétude, nostalgie… Tout est recréé sans orchestre ni danseurs, mais avec vérité et intensité, et dans un luxe sonore : le jeu pianistique très fluide et la palette variée font oublier la grande virtuosité, tant les cascades de notes paraissent un prolongement naturel du discours.
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Erreur de lieu ?
A l’issue de ce concert qui a fréquenté diverses altitudes, y compris les plus hautes, mais où le pianiste a paru un peu trop « dans sa bulle », vient une question : est-il raisonnable de programmer des récitals de piano dans cette salle de 2 400 places ? Lorsque la distance entre l’interprète et le public dépasse vingt, voire trente mètres, et plus encore pour ceux qui, placés derrière la scène, contemplent un couvercle qui renvoie le son à l’opposé, quelle communication peut réellement s’établir ? La salle voisine de la Cité de la musique serait beaucoup mieux adaptée, architecturalement et acoustiquement. En programmant les récitals deux fois de suite, le public serait presque aussi nombreux, et la rencontre avec l’artiste bien plus intense.

