La Tour Eiffel fait son Festival

COMPTE-RENDU – Lorsqu’on s’appelle « Festival de Paris », quoi de plus logique que de choisir le symbole de la Capitale, la Tour Eiffel, pour ouvrir sa nouvelle édition ? Composante toujours importante d’un concert, le lieu était cette fois écrasant. Pour le meilleur, car la Dame de Fer suscite des émotions magnifiques. Grâce aux correspondances entre le lieu et le concert, à un programme où Paris dansait avec le monde, à la virtuosité d’Amaury Viduvier et à la qualité des musiciens qui l’entouraient, il en reste aussi de beaux souvenirs musicaux.

Trois concerts et un débat, le Festival de Paris ne fait pas dans l’abondant, mais avec la Tour Eiffel pour son concert d’ouverture, il s’est choisi un écrin colossal et emblématique. Ce choix donnait corps à sa visée d’un festival « haut de gamme populaire », et il concrétisait le projet de marier patrimoine et musique. C’était au risque que la grandeur et la personnalité de la Dame de Fer n’écrasent le fragile concert : cette tour qui lèche les étoiles et très souvent en avale sans avoir l’air de rien, allait-elle faire de même avec les notes ?

© Bruno Ory-Lavollée

Comme tous les Parisiens, je ne vais presque jamais à la Tour Eiffel. La première surprise est de constater qu’elle est devenue une forteresse : des murs de verre ceinturent ses quatre piliers, les seules entrées sont deux barbacanes aux côtés Est et Ouest, et il faut par deux fois vider ses poches et ouvrir sa besace aux portiques de sécurité. 

L’effort est récompensé : émerveillement sous le dôme d’acier que forment les quatre jambes, privilège de pénétrer dans le corps de la géante pour rejoindre l’ascenseur, traversée stupéfiante de l’entrelacs de poutres dont les reflets rouges font croire que du sang les irrigue, splendeur des quatre faces du panorama que les automobiles, les bateaux et les métros animent comme des vers luisants.

La grande baie vitrée qui forme le flanc gauche du salon Eiffel donne sur le Nord ; la ville voilée par la bruine s’étend comme une mer, dont la butte Montmartre soulève l’horizon en le parant d’une gloriette. Voilà un spectacle agréable pour patienter alors que le concert tarde à débuter, puis durant les remerciements de circonstance, qui s’adressent notamment aux sponsors, principalement les groupes Bolloré et Vivendi, qui rendent possible cet « élitisme pour tous ».

Sous le nom de « Danza », le programme propose un voyage en musique, surtout des danses, de différentes parties du monde. En général, le thème du voyage est l’autre nom du fourre-tout, mais ici, il trouve un sens : il y a belle lurette que la grande Dame ne s’ennuie plus toute seule dans son coin, jusqu’à sauter la Seine pour trouver la joie : les touristes des cinq continents s’y pressent en masse, et ils ont bien raison. Par l’autre baie vitrée du salon Eiffel, ils observent et photographient ces Parisiens qui écoutent un concert. Nous voilà donc comme le narrateur Marcel Proust dégustant une sole dans « l’aquarium », le restaurant vitré du grand hôtel de Balbec, sous le regard des pêcheurs flânant sur le quai : dans les entrailles du symbole de la ville-monde, le monde entier nous regarde écouter les musiques du monde entier. Et de plus, le programme contient une fantaisie sur Carmen de Bizet, opéra français le plus joué dans le monde qui est, dans l’univers musical, comme une autre Tour Eiffel : du pruneau fourré à la crème de pruneau, en quelque sorte.

Lauréat de nombreux concours internationaux, clarinette solo de l’orchestre de la Garde Républicaine, fondateur de l’ensemble Ouranos, Amaury Viduvier fait partie des phares de l’école française de clarinette. Elle est généralement considérée comme la meilleure du monde, c’est aussi pour cela qu’un lieu surplombant s’imposait. À ses côtés, un ensemble à cordes de huit musiciens choisis parmi la fine fleur de la jeune génération. Si le son est celui des groupes de circonstance, leur niveau est très élevé et leur joie de jouer éclatante. Unis dans la concentration, l’abandon, l’écoute réciproque et l’amour de l’œuvre, ils ont offert un Adagio pour cordes de Barber extatique. Et dans le reste du programme, Emmanuel Coppey, Camille Fonteneau, Stéphanie Huang et Lorraine Campet se sont distingués par de très beaux solos.

Amaury Viduvier domine la situation : son clair et franc, éloquence des phrases, clins d’œil à ses partenaires et surtout virtuosité insolente, qui se joue de tous les écueils quelle que soit l’œuvre. Si la transcription du concerto pour flûte de Vivaldi La Notte n’était guère convaincante, les autres pièces ont fait connaître au public, et toujours avec maestria, des styles et des émotions variés. Le dernier tiers du programme, avec sa danse hongroise de Brahms, Gershwin et les morceaux klezmer, a recueilli l’enthousiasme général. Au moment des bis, le temps s’était éclairci, faisant émerger les dômes dorés de la cathédrale orthodoxe russe de la Sainte-Trinité toute proche. On ne sait s’ils abritent des antennes espionnes, mais peut-être ont-ils inspiré l’ultime pièce : la transcription pour clarinette du grand air de Lenski dans Eugène Onéguine de Tchaïkovsky a été le sommet musical de la soirée, un contrepoint consolateur à la mélancolie de devoir bientôt quitter l’hôtesse métallique et monumentale qui nous a tant ému. 

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