Traviata à Genève : two much ?

OPÉRA – Le Grand théâtre de Genève termine sa saison avec une Traviata pas vraiment conventionnelle, et même franchement déstabilisante, qui vient carrément revisiter les couloirs du temps. Tout le monde est accroché ? Alors en route pour l’aventure, dans la peau d’un Doc drôlement inspiré.  

Allez hop, on s’installe dans la DeLorean, on fait un petit coucou à maman Lorraine dans le rétroviseur et on envoie plein gaz en direction de Hill Valley. Et surtout, on ne s’arrête pas au premier paradoxe temporel venu ! Car la metteuse en scène Karin Henkel, alias Doc, l’assume clairement : de cette Traviata, chef d’œuvre de Verdi, il s’agit là, sur la scène du Grand théâtre de Genève, de brouiller les frontières et de casser les temporalités d’usage, en faisant se côtoyer présent, passé et futur. Mieux : en faisant débuter l’histoire…par la fin. Un vrai retour vers le futur ! 

Violetta se plie en quatre  

C’est peu dire, nom de Zeus, que la machinerie mise en place sur la scène genevoise ne carbure donc pas à l’ordinaire. De belles robes, un joli palais, un Paris de faste et de dorures ? Et une dame aux jolis camélias ? Rien, ici, de ces éléments pourtant si étroitement associés à cette Traviata et à l’œuvre de Dumas fils. Point de romance inscrite en 1850, plutôt la décadence façon 2025.

Le décor ? Il consiste en un genre d’hôpital bunkérisé, avec ses chaises en plastique, ses tables d’opération usées par le temps autant que par le sang, et ses respirateurs artificiels aux fils qui pendouillent.

L’ambiance lumineuse ? Des projections d’une blancheur blafarde, et des couleurs sans âme, comme pour mieux appuyer encore sur le côté mortuaire ici recherché.

Et les costumes ? Des chemises d’hôpital bien sûr, des costumes d’un noir de corbeau pour…les croque-morts (mais oui), et des tenues bien plus atypiques et bariolées, pour ne pas dire franchement fantasques, pour des bohémiennes et matadors qui ont au moins le mérite de représenter une part de rêve. Alors, t’en dis quoi, Marty ?

© Carole Parodi

T’en dis qu’il faut voir grand, dans la vie, et que quitte à brouiller les codes, autant y aller jusqu’au bout ! Doc Henkel l’a bien compris, assumant ouvertement, dès sa note d’intention, de vouloir brouiller les repères entre « rêve, cauchemar et réalité ». Brouiller les repères entre l’hier et l’aujourd’hui, aussi. Pour ce faire, quoi de mieux que de faire monter sur scène non une Violetta, mais quatre ! La « vraie », donc, que l’on retrouve d’emblée mourante et suffocante dans sa chambre d’hôpital, se souvenant d’un passé qui ne reviendra plus. La « jeune », ensuite, celle des années de faste, à la beauté radieuse et au visage pas encore rongé par la maladie. « L’enfant », également, celle d’un jadis plus que révolu mais déjà marqué par la violence et le machisme des hommes (cette Violetta à peine adolescente se voyant ainsi affublée d’une pancarte « à vendre », comme pour mieux lui indiquer le chemin de vie qui l’attend). Et puis il y a cette Violetta « cadavérique », représentant le personnage déjà mort mais dont le fantôme vient pourtant encore et toujours hanter la scène. Quatre Violetta pour le prix d’une, donc, toutes incarnées sur scène : ici par une deuxième soprano, là par une danseuse (la très souple Sabine Molenaar), mais aussi par une enfant, une vraie. Voilà qui en fait, du monde sur scène, et voilà qui en envoie, du gigawatt !    

No Power of Love

Et puisque les calculs sont bons, il faut donc s’attendre à quelque chose qui décoiffe. D’autant que même la partition livre ici son corps à la science. Celle d’un découpage en règle assumé visant lui aussi à abolir les frontières du temps : le grand air final de Violetta, celui qui annonce sa mort, est chanté…au début, l’envoûtant prélude de l’acte I arrive au milieu du spectacle, et le fameux et festif Brindisi revient lui au début comme à la fin. Et ouais, faut s’accrocher, Marty. Et comprendre l’idée, aussi : celle de faire de cette Traviata l’histoire d’une longue descente aux enfers, un passé douloureux expliquant un présent tourmenté et un futur funeste, trois périodes d’une vie dont le film ne fait qu’un, sur scène. Comment ? Que dis-tu, Marty ? De l’amour entre Violetta et un certain Alfredo ? Là où on est, on n’a pas besoin d’amour. C’est la mort qui compte.

© Carole Parodi

Mais dans cette Traviata qui jongle entre passé et futur, il y a des artistes qui sont bien ancrés dans le présent, eux. Telle cette Violetta « n°1 » (comprendre : la vraie), campée dans une double distribution par Ruzan Mantashyan et Jeanine de Bique, la seconde nommée, pour une prise de rôle, s’en sortant avec une réelle… présence scénique, une voix sonore à l’aigu généreux se faisant entendre. Cette Traviata peut encore gagner en incarnation, bien sûr, mais une telle approche scénique, basée sur l’effacement des repères temporels et d’annihilation de toute émotion, aide-t-elle vraiment à incarner ? D’autant que le rôle-titre est partagé avec une autre soliste, Martina Russomanno, présentée comme un « double » mais qui est pourtant bien plus que cela, avec sa voix large et pleine d’assurance, son sens du phrasé, mais aussi la vérité de son jeu. Dans un futur proche, en voici une qui pourrait faire son retour en number one, ce qui serait pour elle un présent mérité.

Les voix décollent  

Eux aussi montés à bord de cette vaste machine à remonter le temps, les autres acteurs de ce long-métrage très théâtral font bonne figure également : ainsi de cet Alfredo, rôle porté par un Enea Scala puis un Julien Behr qui se fondent avec énergie dans la peau d’un rôle ici secondaire, mais dont on apprécie les airs chantés avec des voix de ténors vaillantes et appliquées. Le rôle patriarcal d’un Germont aussi grave et sérieux hier qu’aujourd’hui et demain (tu suis toujours Marty?), est lui porté par un Luca Micheletti puis par un Tassis Chistoyannis qui ne sont pas de la même génération mais qui viennent d’un même âge : celui où l’on chante avec noblesse, par l’emploi d’une voix robuste doublée d’un indéniable charisme scénique. Yuliia Zasimova et  Élise Bédènes se glissent elles avec application, malgré des voix plus en retrait, dans les habits de Flora et Annina, quand Emanuel Tomljenović (Gaston), Raphaël Hardmeyer (marquis d’Obigny), David Ireland (Douphol) et Mark Kurmanbayev (Grenvil) sont eux des personnages portés avec une réelle discipline musicale et théâtrale, le dernier nommé se distinguant avec son instrument de basse solidement bâti.                                                                         

© Carole Parodi

Dans cette Traviata aux repères chamboulés, l’Orchestre de la suisse romande conduit par le virevoltant Paolo Carignani cherche lui à dessiner un semblant de continuum espace-temps, avec des cordes au lyrisme certain et des cuivres d’une sonorité pleine d’éclat, même s’il s’agit ici moins de décrire une passion impossible que la décrépitude bien certaine de Violetta. Et le choeur du GTG ? Quoiqu’un peu figé, en tout cas rarement en mouvement, il est précis dans chacune de ses interventions, des Bohémiennes comme sorties d’une autre époque (futuriste, en l’espèce) se remarquant particulièrement.

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À présent qu’il faut saluer cette atypique Traviata, le public se fait généreux en applaudissements envers les chanteurs et musiciens, un peu moins envers une metteuse en scène qui aura pris un vrai risque en la jouant façon Zemeckis, mais qui aura eu le mérite de l’assumer jusqu’au bout, vers l’infini et au-delà ! Ah non, ça c’est Toy Story. Alors, quand une Traviata façon petits jouets qui parlent ? Tant qu’on y est…

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1 COMMENTAIRE

  1. Très décevant. Une mise en scène doit porter l’oeuvre. Mais ici elle ne porte qu’un égo en totale déconnection avec l’œuvre. Ce n’est pas nul. Mais simplement mauvais. Tout est fait pour qu’il soit impossible de s’immerger dans l’opéra. C’est la version la plus plate que j’ai vue. La mise en scène sans lien avec les paroles, à des moments il est même difficile d’éviter de rire tellement c’est pathétique. Pauvre Verdi…

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