COMPTE-RENDU – Cartons d’œufs, lait, caddies, sacs plastiques… et quelques parapluies (on ne sait jamais). Voilà, en apparence, de quoi composer une liste de courses ordinaire. Sur la scène du Bâtiment des Forces Motrices, ces éléments deviennent pourtant les ingrédients d’un univers aussi inattendu que cohérent.
Avec Castor et Pollux de Jean-Philippe Rameau, dans sa version de 1737, le Grand Théâtre de Genève propose une production qui navigue habilement entre quotidien et mythe, sans jamais perdre le fil.
Faire ses courses chez Rameau
Pour sa première mise en scène à l’opéra, Edward Clug imagine un spectacle situé « entre le palpable et le mythique », où les objets les plus ordinaires deviennent vecteurs de sublime.
Sa proposition repose sur l’idée d’abolir la frontière entre le quotidien et le sacré. Le résultat surprend d’abord, puis s’impose avec une évidence presque désarmante. Ce qui pourrait sembler disparate — lait, caddies, œufs — finit par former un langage scénique cohérent, au service d’un récit clair et fluide.
Rayon frais : lait, caddies et mythologie
La scénographie de Marko Japelj s’organise autour de blocs mobiles, déplacés avec précision par les danseurs, les personnages et le chœur, redessinant constamment l’espace. À l’arrière, les vidéos immersives de Rok Predin — souvent proches d’une nébuleuse en transformation — installent une atmosphère enveloppante, subtilement soutenue par les lumières de Tomaž Premzl.
Les costumes de Leo Kulaš mêlent lignes antiques et touches contemporaines, avec une palette globalement sobre ponctuée de couleurs symboliques. Certains volumes — comme la robe en cartons d’œufs de Jupiter — ajoutent une dimension visuelle à la fois étrange et parfaitement intégrée.
Mais ce sont surtout les objets qui marquent : le lait — ou plutôt le liquide blanc utilisé pour l’évoquer —, employé comme matière scénique, rend le sol instable, glissant, presque vivant. Les danseurs s’y déplacent avec une virtuosité impressionnante, transformant la contrainte en langage chorégraphique. Les caddies deviennent barques ou cages dans les Champs Élysées, tandis que les sacs plastiques suggèrent, avec une économie de moyens troublante, des gestes plus sombres.
La mise en scène et la chorégraphie d’Edward Clug jouent constamment sur ces contrastes : grotesque et beauté, matière et abstraction, humour discret et poésie visuelle. Et contre toute attente, tout fonctionne.
Des voix bien choisies
Musicalement, la soirée repose sur une base solide. À la tête de la Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón propose une direction énergique, précise, attentive aux respirations des chanteurs. Le continuo est riche, les équilibres soignés, et le flux musical presque ininterrompu maintient une tension dramatique constante.

Dans les rôles-titres, Reinoud van Mechelen (Castor) séduit par un phrasé élégant et un engagement expressif constant, tandis qu’Andreas Wolf (Pollux) impressionne par la maîtrise de sa ligne vocale et la profondeur de son incarnation.

À leurs côtés, Sophie Junker (Télaïre) déploie une ligne sensible et investie, et Ève-Maud Hubeaux (Phébé) impose une présence théâtrale marquée. L’ensemble de la distribution — de Charlotte Bozzi à Giulia Bolcato, en passant par Sahy Ratia et Alexandre Duhamel — contribue à la cohérence d’un plateau homogène et engagé.
Le Chœur du Grand Théâtre de Genève, préparé par Mark Biggins, joue un rôle central, à la fois vocal et scénique. Très impliqué physiquement, il impressionne par son énergie, malgré quelques légères imprécisions liées aux exigences du mouvement.
Passage en caisse (émotionnelle)
Le public, attentif et concentré, suit ce parcours sans presque oser interrompre le flux. Les applaudissements, retenus pendant la représentation, éclatent généreusement à l’entracte puis à la fin.
Plus qu’un simple spectacle, ce Castor et Pollux propose une expérience complète, où tout — du moindre accessoire à la grande architecture musicale — participe à un même geste artistique. Et si la liste de départ pouvait prêter à sourire, le résultat, lui, ne laisse guère de doute : parfois, il suffit de peu pour faire basculer l’ordinaire dans le sublime.
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