DANSE – Qui aurait cru qu’un ancien couvent désacralisé du 14ᵉ arrondissement de Paris deviendrait le théâtre de deux soirées exceptionnelles de folies ? Les 18 et 19 juillet, le « Cabaret Les Moches » investit la chapelle du Village Reille. Dans le cadre du Festival Paris L’été, ce show transforme l’espace sacré en un temple de tous les possibles.
Au menu : les classiques du cabaret – effeuillage, pole dance, numéros sulfureux – mais aussi bien d’autres surprises. Sensuel, touchant, politique, poétique, décalé mais jamais vulgaire. Tout bonnement jubilatoire.
Les rennes de la nuit
Carla-Vladya Subovici (curatrice) et Axel Ibot, sujet à l’Opéra de Paris signent avec Les Moches un nouveau type de cabaret. Finies les paillettes et les numéros old-school : ici on cultive l’art de la contradiction assumée, où le sublime de la danse classique côtoie allègrement le trash dans une alchimie parfaitement maîtrisée. Cette esthétique du grand écart nous flanque une claque mémorable.
L’ouverture donne immédiatement le ton avec Calamity, icône vivante échappée de l’univers de David LaChapelle dont l’univers musical mêle sacré et profane avec la désinvolture d’un enfant de chœur récalcitrant. Sa présence magnétique annonce la couleur d’une soirée où chaque apparition surprend.
Messes basses
Les numéros s’enchaînent avec la fluidité d’une messe bien orchestrée. La reprise de « Comme ils disent » d’Aznavour par Fred Junot nous arrache une petite larme. Marie-Rose, danseuse du Crazy Horse, transcende la pole dance avec un art consommé du storytelling érotique. Loin de la gymnastique exhibitionniste, elle tisse une narration hypnotique, qui jamais ne verse dans la vulgarité. Le numéro où elle attache un homme sur une chaise avec du fil rouge sur « Porque Te Vas ? » habillée en nonne sexy, plonge littéralement la chapelle dans l’univers d’Almodovar. Mimi, méconnaissable sous son déguisement de cheval pailleté rouge, balance sa tête équine avec panache avant de délivrer un message politique sur sa propre féminité libérée du male gaze grâce à sa danse débridée et puissante.

L’apothéose survient avec la magnifique Letizia Galloni, sujet à l’opéra de Paris. Quasi nue sur pointes, le corps recouvert de poudre d’or comme une déesse antique, elle interprète une version saisissante de la mythique Mort du cygne de Michel Fokine. Poésie à l’état pur, cette pluie d’étoiles qui accompagne chaque mouvement des derniers instants de la vie d’un cygne nous rappelle que la beauté peut surgir des lieux les plus inattendus.
Expérimentation au cœur
Plus qu’un simple divertissement, Les Moches s’impose comme un véritable laboratoire artistique, qui rassemble un public hétéroclite aussi bien celui des cabarets que de l’Opéra de Paris venu voir ses danseurs. Hier soir, ils ont réussi à s’emparer de cette chapelle avec une inventivité rare. Chaque numéro devient une expérience sensorielle totale.
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Cette soirée incarne parfaitement notre époque : un cabaret politique, poétique et féérique qui refuse les facilités tout en touchant dans le mille. En investissant une chapelle, Les Moches réinventent les codes d’un genre trop souvent décrié comme vulgaire et cantonné aux bas-fonds culturels. Alors merci à Carla-Vladya Subovici et Axel Ibot d’avoir ouvert les portes du cabaret à un public qu’on n’attendait pas. Et si c’était ça, l’avenir de la scène alternative parisienne ?

