FESTIVAL – Interprète désormais incontournable, le pianiste britannique Benjamin Grosvenor retrouve la scène de La Roque d’Anthéron pour un programme où se côtoyaient Robert Schumann et Moussorgski ; confirmation, s’il en fallait une, de ses qualités techniques et expressives exceptionnelles.
Reconnu dès ses débuts comme l’un des pianistes les plus prometteurs de sa génération, auréolé de récompenses discographiques, acclamé en février dernier par le public du Théâtre des Champs-Elysées, Benjamin Grosvenor ne se doutait peut-être pas qu’il affronterait à La Roque d’Anthéron un adversaire bien redoutable : le mistral, qui soufflait particulièrement fort ce jour-là.
Blowin’ in the wind
En ce lundi soir, le vent souffle sur les plaines de La Roque d’Anthéron, avec une force que les habitués qualifient d’inhabituelle. Si quelques minutes avant le début du récital, Eole se montre plus favorable, Benjamin Grosvenor n’en attaque pas moins Blumenstück de Robert Schumann accompagné du bruissement des feuilles dans les arbres. Peut-être était-ce l’accompagnement parfait pour cette partition, souvent caractérisée d’œuvre « de salon », mais qui prend dans ces conditions et sous les mains du pianiste, une densité sonore qui la sort définitivement du huis-clos intimiste. Dès la reprise du thème, il explore la palette expressive jusqu’au forte, et lorsque la main droite va chercher les graves du piano, c’est pour en faire ressortir tout le spectre de couleurs. Car le jeu de Benjamin Grosvenor se caractérise par cette densité absolument fabuleuse du son, qu’il conserve y compris dans la nuance piano, où chaque note est riche de plusieurs dimensions
Te parler du bon temps, qui est mort ou qui reviendra
Dans la Fantaisie en ut majeur op. 17 du même Robert Schumann, les doubles croches de la main gauche, abordées de façon quasi impressionniste, laissent bientôt place à une sobriété saisissante, avant que le thème ne réapparaisse chargé d’une grande tendresse. Ce dernier mot est sans doute assez caractéristique du jeu de Benjamin Grosvenor qui, au milieu de tornades virtuoses, sait ménager des moments sobres, sans ostentation. C’est le cas notamment dans le troisième mouvement, lorsque binaire et ternaire se superposent, et que sous son air très appliqué, le pianiste déploie en réalité des trésors de délicatesse – moins tourbillon que brise soufflant par touches. Sa gestuelle apparemment retenue cache également une force de frappe assez impressionnante : là encore, beaucoup de choses chez ce pianiste semblent relever de la densité – du son, de la concentration, du geste, voire de bras qui pèsent de tout leur poids sur le clavier dans les dernières pages du deuxième mouvement.

Grosvenor, raconte-nous une histoire
A un compte rendu déjà enthousiaste vient s’ajouter la pièce maîtresse du programme, qui n’est autre que Les Tableaux d’une exposition de Moussorgski. Quel autre qualificatif que « prodigieuse » pour définir cette lecture hautement narrative, qui réveille chez l’auditeur une appétence toute enfantine pour les histoires ? Benjamin Grosvenor impose un souffle qui traverse l’œuvre – mélancolique dans le « Vecchio castello », plus acéré dans le mode tzigane de « Samuel Goldenberg et Schmuyle », extrêmement physique dans « La cabane sur des pattes de poule ». La vélocité de « Limoges » nous rappelle les qualités techniques du pianiste qui, dans l’aisance qu’il affiche toujours, nous les ferait presque oublier. A La Roque d’Anthéron, le mistral s’est tu face à un souffle plus fort que lui, pour nous faire entendre toutes les métamorphoses de la « Promenade », la douceur qui point aussi dans les grands accords de « La Grande Porte de Kiev », et surtout les fortissimo détonants qui l’achèvent.
À lire également : Malofeev : Au royaume du piano, Beethoven est roi
L’ovation est unanime, chez un public malheureusement venu peu nombreux. On s’en étonne et on le déplore, le pianiste prodige étant désormais un pianiste prodigieux, qui ce soir-là semblait même commander aux éléments.

