COMPTE-RENDU – À la Maison symphonique de Montréal, Kent Nagano et l’Orchestre symphonique de la ville proposent Un Requiem allemand de Brahms traversé de strates temporelles, avec le baryton Johannes Kammler, la mezzo-soprano Paula Murrihy et le violoniste Alexander Janiczek. Un concert qui ne raconte pas une fin, mais un passage, et ça change tout.
Cinq siècles, un seul souffle
Dans sa version de Brême enrichie par Karl Martin Reinthaler, le programme tisse un réseau d’échos entre Brahms, Bach, Haendel, Tartini et Schumann. Un Requiem en mouvement, où le sacré et le profane coexistent sans se contredire, laissant intacte la question essentielle : croire, ou tenter de comprendre ce qui, en nous, cherche à croire. La direction de Nagano suit ce même mouvement : d’abord repliée sur elle-même, elle s’ouvre progressivement. Les départs, souvent donnés à main nue, semblent surgir du silence. Les timbales ancrent chaque percussion et accentuent les vrombissements des contrebasses d’une gravité terrestre.
Trois voix, trois chemins
Johannes Kammler ne supplie pas. Il constate, par son timbre guttural et sa déclamation parfois archaïque, au souffle invisible, rappelant le chant grégorien. Une adresse au divin qui intrigue autant qu’elle fascine. Plus tard, la mezzo-soprano Paula Murrihy emprunte le chemin inverse : chaleur, souplesse, gestuelle liturgique. Dans « Erbarme dich », la voix cesse d’interpréter pour simplement être. Janiczek, le soliste au violon quant à lui joue comme s’il refusait d’imposer le son. Interprétation fragile, instable, baroque dans ses glissements. Expressif, oui. Mais on aurait souhaité, par moments, un abandon plus franc : peut-être encore trop attaché aux notions de ce bas monde pour embarquer vers le divin.
L’orchestre et le choeur en procession
Le chœur, préparé par Andrew Megill, présente un léger flottement initial dans les consonnes, rappelant que cette architecture reste humaine. Très vite rattrapé par une phalange qui se rassemble, comme une pensée qui trouve sa forme, au-dessus de l’orchestre, les anges vêtus de noir aux balcons reprennent possession de leur chant.
La balance entre voix et cordes atteint par moments une forme d’équilibre organique, les premières se fondant dans les secondes comme si elles en prolongeaient naturellement la résonance. Les timbres se filent, les instruments se complètent dans la dramaturgie proposée, agrémentée d’onirisme par les harpes. Les cuivres, annonciateurs de la mort restent en retrait, figuralisme d’un jugement dernier encore à attendre.
Un Hallelujah fédérateur
Nagano ne raconte pas une fin, mais une arrivée. Une apocalypse douce, où ce qui s’effondre laisse place non à une certitude, mais à une possibilité de sens. La salle se lève d’un seul mouvement. Les applaudissements débordent les cinq minutes. Ce n’est plus une réaction : c’est une réponse d’un public témoin de cette prophétie musicale.
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