DANSE – Soirée imprévisible, inégale, mais toujours vivante au Théâtre de la Ville – Les Abbesses, entre la crème de la crème, et quelques OVNIS. Douze minutes signées Leïla Ka suffisent heureusement à racheter l’ensemble : Bouffées est une claque chorégraphique d’une puissance émotionnelle rare.
En ouverture, Gush is great offre une respiration bienvenue dans la rue, entre vide-poches existentiel et lenteur hypnotique. L’atterrissage se révèle plus brutal avec cinquante minutes d’errance où bruitages domestiques côtoient un défouloir techno.
Gush is great – jeunesse désabusée
Dans la rue barricadée en face du théâtre des Abbesses, sous l’œil à la fois protecteur et perplexe de la police municipale, du personnel du Théâtre de la Ville et des spectateurs fidèles ainsi que de quelques passants médusés, trente-six élèves du CPES danse classique, jazz et contemporain transforment le bitume en scène à ciel ouvert. La création collective Gush is Great déploie une ode hypnotique à la lenteur et à la simplicité.
Tout commence par une morsure dans une tranche de citron – métaphore acide de l’existence et soulèvement contre l’aigreur qui hante le monde – avant que ces corps juvéniles magnifiques, âgés de 16 à 23 ans, ne vident leurs poches avec une lenteur infinie. Pistolet à eau, épée, arbalète, coupe dorée, baguette magique, peluche bleue Stitch, paquets de bonbons ou de chips, bouteille de coca, lingerie coquine et même un gode violet fluo : le fourre-tout générationnel s’étale sans pudeur, révélant une jeunesse pas si sage que ça. L’absurde côtoie l’intime dans ce déballage cathartique.
Trente minutes de suspension temporelle où la beauté du ciel parisien ce soir-là rivalise avec celle de cette marche aux gestes ralentis avec fumigènes. Ces danseurs philosophes explorent « la culpabilité d’être heureux quand d’autres sont malheureux », questionnement moral d’une génération de bobos parisiens qui se flagellent de leurs privilèges, sans vouloir y renoncer. Cette « traversée en meute » s’achève par une chute collective ambiguë. Jeu d’enfants ou suicide collectif ? On pencherait pour la deuxième option : la libération finale d’un équilibre trop longtemps maintenu. Le jury du concours « Danse élargie 2024 » ne s’y est pas trompé, récompensant cette proposition d’un double prix : 2ème Prix et Prix du Jury Jeunes, preuve qu’on peut trouver de la poésie dans une forme d’ennui bienvenu.
Bouffées – la claque
Autant le dire d’emblée : ces douze minutes d’une intensité à couper le souffle surpassent de loin les deux autres pièces. Sur une scène nue, cinq femmes alignées de tailles identiques mais d’origines diverses se dressent face au public, vêtues de robes longues aux motifs fleuris qui évoquent autant la douceur domestique des nappes de grand-mère que l’uniforme d’un grand chagrin.
La tristesse s’impose d’emblée, immense et sans cause apparente – cette universalité de la douleur féminine qui transcende les classes sociales et culturelles. Les corps s’ancrent au sol, pieds nus, dans une immobilité trompeuse. Seuls les poignets portés au visage dans un geste d’auto-consolation, comme pour humer l’odeur d’un bonheur évanoui, trahissent la tempête intérieure. Le silence amplifie chaque inspiration, transformant la respiration en partition sonore. Puis ça explose. Les souffles s’emballent, les gestes s’accélèrent, se font saccadés, précis, nerveux. Ces femmes pleurent, chutent, roulent au sol, mais se relèvent toujours dans un éternel recommencement. La grande beauté de ce spectacle réside dans l’alchimie entre l’unisson chorégraphique et l’interprétation personnelle : les mêmes mouvements se déclinent différemment selon les corps, révélant autant de façons singulières d’habiter la peine.
Leïla Ka (sœur de la chanteuse Zhao de Sagazan), signe ici un uppercut émotionnel d’une efficacité redoutable, récompensé par le 1er prix du concours Danse Élargie en 2022, organisé par le Théâtre de la Ville ! Une chorégraphe talentueuse à surveiller de très près, sans aucun doute.
Unseen – l’OVNI s’écrase en plein champ
Cinquante minutes. Cinquante longues minutes d’Ionna Paraskevopoulou qui transforment le Dance Theatre Heidelberg en laboratoire d’ennui créatif. Après la claque magistrale de Leïla Ka, fallait-il vraiment infliger au public cette plongée dans le quotidien domestique le plus trivial ? On veut rêver, ressentir des émotions, pas se replonger dans un quotidien banal.

Premier acte : vingt minutes de bruitages en live sur grand écran. Les danseurs miment leur routine matinale avant de se rendre à leurs répétitions – réveil, petit-déj, douche, première cigarette – avec chacun sa petite boîte à outils sonore personnalisée. L’effet miroir entre l’écran et la scène amuse quelques instants, notamment quand un danseur se transformant en cow-boy au lasso accélère sa vidéo dans un délire western-matinal plutôt réussi. Mais la question demeure : avions-nous vraiment besoin de cette intrusion dans l’intimité banale de ces braves danseurs ?
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Deuxième acte : retour aux années 30 et aux marathons de danse façon On achève bien les chevaux. Hélas, on est bien loin du spectacle réussi de Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger & Daniel San Pedro. Ici, les danseurs tournent en rond comme des hamsters échevelés avant de monter sur scène pour une séance de défouloir techno complètement barrée mais surtout ratée. Quelques passages sensuels – (un couple qui s’attrape par la ceinture ou un autre qui échange un baiser) sauvent ponctuellement ce naufrage chorégraphique, mais l’ensemble évoque davantage une soirée électro qui a mal tourné qu’une proposition artistique construite. Toutes les nouveautés chorégraphiques ne peuvent pas être géniales et c’est tant mieux : l’art a besoin de ces laboratoires d’idées créatives. Même si c’est pour rater…

