AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - DanseJoshua Serafin : si la Matrice avait un dieu

Joshua Serafin : si la Matrice avait un dieu

DANSE – L’artiste Joshua Serafin présente aux Halles de Schaerbeek, à Bruxelles, le spectacle VOID qui lui a ouvert toutes les portes internationales, l’occasion de se faire un avis sur la solidité de ce spectacle pourtant très liquide.

Autour d’un carré de néons sombres, le public prend place comme autour d’un autel. Les premiers rangs reçoivent de quoi se protéger des éclaboussures, de la fumée blanche abonde le sol, la lumière découpe la pénombre sans l’éclairer, révélant au centre un amas de terre et une masse noire, visqueuse, mi-liquide mi-solide, étrange matière miroitante qui attire et inquiète. 

Est-ce un vide ou une saturation ? Un gouffre ou une matrice ? 

« La légende raconte que ce marécage est gardé par un géant composé d’algues et de chrysalides. Tous les millénaires, ce marécage donne naissance à une créature.
Une créature qui ressemble à la fois à un homme et à une femme, indéfinissable.
Le géant veille sur elle et la protège. Il est son gardien. »
Joshua Serafin.

C’est dans cette substance que Joshua Serafin va se plonger, inaugurant Void, une des trois parties de son Cosmological Gangbang, par un geste mystique et peut-être un peu sacrificiel. La performance s’ouvre sur la projection d’une vidéo représentant un rituel de passage. Trois nymphes ou divinités (diwata) y apparaissent, offrant à Joshua Serafin la clé de la libération, une catharsis rendue possible à travers ce liquide noir. Accompagné par le design sonore d’Alex Zhang Hungtai et Luis Miguel Ramirez, l’artiste surgit parmi le public, couvert d’un fluide translucide, rampant au sol d’une manière qui évoque à la fois la renaissance de Neo lors de son éveil hors de la matrice (The Matrix) et l’immersion originelle du liquide amniotique, annonciateur d’un renouveau.

Marée noire

Joshua Serafin s’immerge lentement dans cette matrice noire et très vite la danse cathartique adopte le rythme d’un rituel mystique. La performance semble habitée par une créature rappelant les divinités androgynes des mythes philippins, à l’image de la déesse de la fécondité Lakapati, figure mi-homme mi-femme, symbole de fertilité et d’harmonie. Mais ici, cette divinité s’assombrit en Aswang, créature maléfique du folklore philippin et se déchire en vociférations. 

Talu (tous les reflets de soi) devient une entité possédée, une présence vociférante, comme si plusieurs voix se disputaient un même corps. La chair se fait territoire de convulsions et de transe, oscillant entre offrande et menace, invocation et exorcisme. Dans cet état de possession, une violence surgit en réponse à la violence subie : une poitrine qui ondule, une mâchoire crispée, des cheveux fluides tombant ou se dressant comme la houle, des yeux noirs luisants. Joshua Serafin profère des incantations primitives et incarne la puissance dominatrice du chaos pour une renaissance liquide.

Choc mondial

À la Biennale de Venise, la performance n’a laissé personne indemne. Elle a enflammé les réseaux sociaux – environ 110 millions de vues cumulées sur ses vidéos Instagram – et frappé par sa puissance archaïque et futuriste. L’immersion transforme l’artiste en sculpture mouvante, en créature instable, oscillant entre humain et divin, masculin et féminin, monumentalité et fragilité. La matière noire, tantôt miroir tantôt gouffre, devient poison et baume, cicatrice coloniale et promesse d’énergie nouvelle. Gluante, brillante, collante, elle s’approche d’un pétrole – héritage toxique de la modernité – et un fluide originel capable de régénération. 

L’expérience relève autant du rituel que du spectacle. Le spectateur, protégé par un poncho mais exposé aux éclaboussures, devient partie prenante d’une liturgie visuelle. La répétition hypnotique du geste agit comme une transe : regarder Serafin se dissoudre et ressurgir, c’est céder à la même obsession fascinée que devant un feu qui crépite ou une vague qui revient. La performance interroge les frontières : liquide contre sculpture, lenteur contre violence, obscurité contre brillance. Void installe une dialectique de contraires qui se nourrissent tout en s’annulant.

Une empathie s’engage également. Face aux vociférations de Joshua Serafin, à l’épuisement du geste, au danger de la chute, de la glissade, le public tire vers une humanité plus ancrée.

Et aujourd’hui ?

Difficile de ne pas y lire une allégorie contemporaine. Dans ce bain visqueux se rejouent les tensions d’un monde saturé : dépendance aux énergies fossiles, mémoire coloniale, corps contraints au choix de l’identité. Mais Serafin transforme cette liquidité en puissance créatrice. 

Être fluide, ici, ce n’est pas céder à une contrainte sociale. C’est accepter de muter, d’habiter plusieurs états, de refuser les assignations. Comme une divinité, l’artiste devient une présence insaisissable, toujours en transformation. Cette capacité à brouiller les frontières n’est pas nouvelle. 

Avec la trilogie Cosmological Gangbang, dont Void constitue un volet, Serafin convoque les mythes philippins pour bâtir une cosmogonie queer. Le corps se fait territoire charnel et politique, où s’inscrivent récits de migration, mémoire coloniale, luttes postcoloniales. On y retrouve des échos multiples : les danses traditionnelles, le drag dans l’exubérance, la culture club dans l’énergie collective de la musique, et même la liturgie religieuse dans l’expérience imposée au spectateur. Mais loin d’une citation, Serafin impose une grammaire personnelle, nourrie par les traditions ancestrales et les expérimentations résolument contemporaines. 

À la dérive

L’histoire de Serafin est aussi celle d’un corps migrant, venu d’un milieu modeste, traversant les frontières, affrontant les normes européennes. Ses performances traduisent cette tension : un corps vulnérable et monumental, inscrit dans la mémoire coloniale et pourtant capable de se réinventer en entité mythologique. 

À lire également : Dark side of the Moon, par Star Entertainment : Pink Flop ?

À travers Void, l’artiste fait de la liquidité un manifeste esthétique et politique, une manière d’habiter l’instabilité comme puissance. Car au-delà du choc visuel, Void ne se résume pas à un spectacle ou une performance. C’est une invitation à redéfinir le sens de la liberté qui repose sur une phrase offerte au public : because Nobody’s Free Until Everybody’s Free.

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