Royaumont : Carmen en self-defense

OPÉRA – Chaque dernier dimanche du mois, l’abbaye de Royaumont convie ses visiteurs à un mélange improbable mais réjouissant : un brunch copieux, une visite guidée express de 800 ans d’histoire et, cerise sur le gâteau, un spectacle. Ce 28 septembre, c’est Carmen revisitée qui investit les murs chargés d’histoire après une rencontre avec un musicologue.

Avant même que la musique ne résonne, David Christoffel nous invite à un jeu d’uchronie : que serait devenu Bizet s’il avait vécu quarante ans de plus ? Entre réflexions sur la modernité musicale et lecture féministe de Carmen (notamment à travers l’ouvrage Carmen de Susan McClary, ed. Cambridge University Press), le ton est donné : on ne viendra pas ici pour une reconstitution poussiéreuse, mais pour une œuvre en dialogue avec le présent.

© Fondation Royaumont – FM

Taper du poing

La promenade dans l’abbaye et ses jardins mène ensuite au cœur du spectacle. Et d’entrée, un geste fort : Frasquita et Mercedes transforment la scène en un cours de self-défense. Pas de métaphore, pas de demi-mesure : il s’agit de rappeler que les victimes n’ont pas à s’excuser des violences qu’elles subissent. Une partie du public reste dubitative, mais la majorité suit, applique les gestes, participe. Preuve que l’opéra, ici, s’adresse directement au quotidien.

© Fondation Royaumont – FM

Renverser la table

Sur scène, tout le monde est multitâche : chanteurs-instrumentistes, acteurs-musiciens. Le résultat n’est pas toujours parfaitement poli : certaines lignes vocales s’effilochent, certains jeux instrumentaux vacillent, mais la force du propos l’emporte. Les arrangements de Jérémie Arcache donnent aux voix un cadre moderne, nerveux, où l’engagement politique passe avant la brillance technique.

© Fondation Royaumont – FM

Changer le monde ?

Le parcours scénique, qui traverse différentes parties de l’abbaye, se termine dans l’ancien réfectoire des moines. Là, Carmen meurt, son assassin fuit, et le public reste figé, volontairement complice d’inaction. Ce silence, ce regard adressé à la salle, accusant chacun de nous d’avoir laissé faire, claque comme une gifle. L’humour, très présent jusque-là, cède à la gravité.

À lire également : Tcherniakov à Aix-en-Provence : Carmen par K.O.

La réaction est immédiate : standing ovation, applaudissements prolongés, discussions avec les artistes à la sortie. Plus qu’un spectacle, Carmen revisité apparaît comme une expérience totale : patrimoine, brunch, musique et politique réunis pour rappeler que la scène n’est pas qu’un miroir du passé, mais un champ de bataille bien actuel.

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