CONCERT – Au retour d’une grande tournée européenne, l’ONF retrouve le public parisien de l’auditorium de Radio France et lui offre un concert spectaculaire construit autour d’une prestation de la grande Anne-Sophie Mutter (Mozart et Adès) placée dans un écrin de musique d’Europe centrale et orientale (Enesco et Dvořak) qui fait la part belle au violon. La recette d’un règne heureux !
1. Une société libre et heureuse
Cristian Măcelaru dirige en laissant jouer. En donnant l’impression (évidemment fausse) qu’il est débordé par une musique indomptable, notamment dans les deux Rhapsodies roumaines d’Enesco et dans celle en la mineur de Dvořak, où chaque pupitre cherche à prendre la parole dans la frénésie enivrante des danses traditionnelles au tempo changeant jusqu’à ce que, soudainement, émerge, du « roi des instruments », la voix portée par Luc Héry, puis, dans un bis apprécié des violonistes, Hora Staccato de Dinicu, par Sarah Nemtanu dont deux phrases lui suffiront à rappeler combien la virtuosité et la musicalité sont interdépendantes dans ce répertoire qu’elle sublime.
Grâce à cette direction libérale, la musique semble aller de soi et les relais apparaissent alors dans toute leur dimension. Là encore, c’est Sarah Nemtanu qui retient l’attention. C’est par son corps entièrement engagé dans son jeu très incarné que celle qui, avant de rejoindre l’Orchestre de Paris, endosse encore pour quelques mois le rôle de premier violon, conduit l’ensemble des cordes en lui communiquant toute la jubilation que provoque cette musique et que le public ne reçoit que pour autant qu’elle a circulé et irrigué l’orchestre, lequel, malgré les petits décalages inévitables, finit par s’unir dans cette effervescence collective.
2. Savoir faire une entrée
Mais, après la deuxième Rhapsodie roumaine d’Enesco qui a ouvert le concert, cette petite société libre et tranquille voit arriver sur scène une reine, en robe solaire et aux pas olympiens. À l’occasion d’un brillant premier concerto de Mozart, Anne-Sophie Mutter prend aussitôt le contrôle de l’orchestre autant que du chef, lui-même excellent violoniste, qui semble se figer à chaque fois qu’elle approche sa volute de son podium. Lorsqu’elle ne joue pas, ce sont ses mouvements de tête qui, sans baguette, semblent lancer les voix des différents pupitres dont elle connaît manifestement la partition par cœur. Dans les dialogues avec le National, elle pousse parfois légèrement le tempo en imposant sa musique et son phrasé que les musiciens épousent avec une sensibilité et une élégance qu’ils doivent à l’extrême attention de leur chef, comme nous, subjugué.
2. Ne jamais s’imposer
Mais ce n’est pas par la force qu’ASM s’impose en reine. C’est par la démonstration de sa capacité à tout interpréter, sans heurt ni limite. Après Mozart et pour répondre aux acclamations d’un public ravi de la retrouver dans cette ville devenue ces dernières années une trop rare étape de ses tournées, elle s’illustre dans la Sarabande de la Sonate en ré mineur de Bach qui lui permet de montrer qu’elle peut aussi culminer dans une musique introspective. Par ailleurs, après l’entracte, elle reviendra, lunettes chaussées, pour interpréter Air de Thomas Adès, une pièce concertante composée pour elle et créée pour la première fois en 2022 au festival de Lucerne.
Dans cette œuvre où les violons tiennent les super aigus qu’ils amorcent avec des harmoniques, la violoniste allemande fait chanter son instrument en prenant ses notes légèrement au-dessus pour laisser son vibrato énergique les replacer sur une crête d’où se dessine un discours qui peut clairement se détacher des nombreuses variations rythmiques et modulations harmoniques de l’orchestre.
4. Connaître son (ses) sujets
Comme le rappelle très justement Judith Chaine en préambule du concert, Anne-Sophie Mutter n’est donc pas que la grande interprète des chefs-d’œuvre du répertoire, elle est une musicienne complète au service de la création, travaillant au plus près des compositeurs dont elle n’oublie pas de saluer le travail, ainsi qu’elle le fait ce soir en faisant applaudir et en applaudissant elle-même la partition d’Adès. À l’instar d’une Callas qui faisait de ses récitals des occasions d’exposer l’illimitation de son talent, la reine-diva Mutter qui se maintient depuis cinquante ans au sommet de son art peut nous montrer que son jeu est total et que son archet peut faire des quelques centimètres qui séparent le chevalet de la touche l’espace millimétré d’une infinie liberté où un Stradivarius de 1710 peut tout chanter, dans tous les timbres.
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L’ONF finira par recevoir la longue ovation d’un auditorium comble, enchanté par la grande maîtrise d’un programme aussi varié que virtuose et emporté par la vitalité de l’interprétation d’une musique d’Europe centrale et orientale qui a fait dodeliner quelques têtes…

