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Turangalîla-Symphonie à Lyon : « Quand il y a de la vie, il y a de l’espoir ! » 

COMPTE-RENDU – Plus de cent musiciens, dont des percussionnistes, un piano à queue, des ondes Martenot, qui fourmillent pendant 1h20 d’affilée sur dix mouvements : oui l’ouverture de la saison 2026/2027 de l’Auditorium – Orchestre National de Lyon a fait, grandiosement, du bruit. Parce qu’avec la Turangalîla-Symphonie (1949) d’Olivier Messiaen (1908-1992), la musique se veut être une ode à la fois au mouvement et au rythme, à la joie et au chant, à la vie, à l’amour et à la mort. Sacré programme et programme sacré. On décortique ? 

Vue sur Vivarium Orchestral 

Chaos organisé. Dès la mise en place du concert, la frénésie est ambiante. Quelques musiciens de l’Orchestre National de Lyon déjà entrés sur scène, à l’américaine, grattent leurs cordes ou roulent des mécaniques sur leurs pistons. Et l’on distingue rapidement des spectateurs brandir des jumelles. Un acte somme toute assez courant pour voir de plus près la virtuosité des interprètes. Mais avec cet ouvrage symphonique, les lentilles convergentes deviennent des loupes, comme pour observer un vivarium sonore de doigts qui grouillent sur leur instrument. 

Résonance d’ailleurs bienvenue avec le compositeur, dont l’autre partie de sa vie a été dédiée à l’ornithologie, cette observation méticuleuse de nos amis les oiseaux…

© Cassandra Golebiewski

Les thèmes se juxtaposent, les rythmes se superposent. Messiaen puise d’ailleurs directement dans la musique orientale, et plus précisément dans la tradition rythmique hindoue : on parle de tâla, un motif cyclique et répétitif. 

Le chef d’orchestre Nikolaj Szeps-Znaider adopte une gestique dansante selon les mouvements. Le pianiste soliste, Pierre Thibout, déborde d’énergie en rebondissant par vague sur ses touches et le ton est donné dès le premier mouvement : ce qui nous attend sera jubilatoire et fichtrement vivant.

Du naturel au supernaturel

Si l’on devait choisir trois mots pour résumer l’univers sonore de la Turangalîla-Symphonie (merci l’Académie Française) : 

SUPER [sypɛʁ] : pour exprimer le haut degré, la joie, l’enthousiasme ou l’admiration.

NATUREL [natyʁɛl] : qui est relatif à la nature, à l’ensemble des êtres et des choses, ou à l’ordre qui les régit.

SUPERNATUREL [sypɛʁnatyʁɛl] : qui est au-dessus de la perception ordinaire des phénomènes ; qui dépasse le cours ordinaire de la nature. 

Ces trois dimensions cohabitent sur scène : les vents sont des oiseaux, les percussions des orages, les claviers des étoiles en suspension dans un vide réconfortant. Puis, l’expérience bascule définitivement lorsque s’immiscent les ondes Martenot – jouées ici sans fausse note par Cécile Lartigau – ce curieux clavier qui sonne comme un envahisseur venu d’ailleurs (ou la B.O. de Mars Attacks! pour les cinéphiles qui passent par ici).

Car les sonorités sonnent, résonnent et dissonent, et pourtant le sens reste. 

Cette recherche d’un univers sonore inédit passe notamment par l’exploration de nouvelles sources. Dans la continuité de ses prédécesseurs comme Ravel ou Debussy, Messiaen s’inscrit dans un pan de la création musicale française qui, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, redécouvre les cultures musicales orientales et incorpore à son langage de nouveaux motifs et de nouvelles couleurs. 

Une palette de nuances

Le saviez-vous ? Olivier Messiaen était synesthète :  il percevait la musique en nuancier de couleurs. 

« Un fragment musical placé légèrement plus haut ou plus bas dans l’échelle des sons (donc « transposé ») acquiert également des couleurs différentes. […] Le registre extrême aigu éclaire : comme diraient les peintres, il « dégrade » les couleurs vers le blanc. Le registre extrême grave assombrit : comme diraient les peintres, il « rabat » les couleurs par le noir. » 
– Olivier Messiaen Extrait de Traité de rythme, de couleur et d’ornithologie (1949-1992). 

C’est évident. Du premier au dixième mouvement, le voyage est complet. Si bien qu’on a l’impression tant dans l’écriture de Messiaen, que dans l’interprétation des musiciens, d’assister à la nature dans tout ce qu’elle a de chaotique, de frénétique, mais surtout de vivant.

En parlant de nuances, on nous souffle que le chef d’orchestre Nikolaj Szeps-Znaider les a volontairement revues à la baisse pour rendre l’œuvre plus intelligible dans sa galaxie de rythmes de contrastes. Une manière aussi de faire émerger, derrière la démesure de la partition, ce qui constitue peut-être son message le plus intime. Pour le directeur musical, choisir Messiaen c’est injecter une lueur d’espoir dans un monde qui pousse à broyer du noir. Une véritable renaissance – rentrée oblige – pour une œuvre qui possède la faculté singulière de toucher directement l’âme humaine.

Le final se résout dans une cadence majeure, pleine et parfaite. Comme si, après avoir traversé ce foisonnement sonore, la musique trouvait enfin son point d’équilibre. En quête d’absolu auditif, on a envie d’avoir la partition sous les yeux, voir tout ce qui nous dépasse.

Presque dommage, finalement, qu’elle ne soit jouée qu’une seule fois cette saison. C’est une musique qui se vit véritablement au contact des musiciens… Peut-être parce que le grandiose n’existe que par sa rareté.


Pour les curieux : pourquoi ce choix de la Turangalîla-Symphonie pour lancer la saison ? 

Il fait également écho à la nouvelle exposition du Musée des Beaux-Arts de Lyon. Sobrement baptisée « Musée sentimental », celle-ci met à l’honneur les artistes majeurs du XXe siècle en explorant une facette fondatrice de leur art : la pratique de la collection dans l’assemblage et la prolifération d’objets venus d’horizons pluriels. 

À Lire également : À Lyon, sur les plages de l’exil
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