CINÉMA — Le Metropolitan Opera House de New York rallume la flamme de La Bohème, quatrième opéra de Puccini, dans la légendaire mise en scène de Franco Zeffirelli. Un monument du Met, donné plus de cinq cents fois depuis 1981, et toujours aussi irrésistible que la première rencontre entre Mimì et Rodolfo. La cheffe canadienne Keri-Lynn Wilson dirige une distribution de rêve : Juliana Grigoryan et Freddie de Tommaso, deux amoureux à faire fondre même le plus endurci des cœurs new-yorkais.
La soirée, retransmise en direct dans les cinémas du monde entier, est animée par le ténor Matthew Polenzani, hôte aussi élégant que loquace, qui papote avec les artistes entre deux sanglots pucciniens, et qui nous glisse même une incursion chez Piotr Beczała et Sonya Yoncheva, en répétition d’Andrea Chénier (note à l’éditeur : nous sommes déjà prêts à couvrir ça, promis, avec nos mouchoirs).
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Puccini au cinéma, avec glamour et Wanda
Zeffirelli, fidèle au souffle romanesque de Puccini, recrée un Paris du XIXᵉ siècle à croquer : les toits de Montmartre, les pavés du Quartier Latin, la neige sur les quais de Seine, le café Momus… Tout y est, même l’ânesse Wanda et le cheval Lord, stars quadrupèdes montés sur scène à l’acte II. C’est dire si cette Bohème a du panache ! Les quatre amis-artistes portent en eux la jeunesse de Puccini, déjà esquissée dans son Capriccio sinfonico : une énergie candide, lumineuse, et une tendresse contagieuse brillamment transmises par les chanteurs.
Des voix et des cœurs sur les toits de Paris
- Freddie de Tommaso, le ténor italo-britannique au sourire de Rodolfo et au souffle de Cavaradossi, prête à son poète amoureux une voix ample, solaire, passionnée. Son Che gelida manina allume les étoiles du Met (et fait peut-être pâlir la Lune). On lui pardonne volontiers quelques élans trop ardents dans O soave fanciulla : l’amour, après tout, ne se chante pas à moitié.
- Face à lui, la soprano arménienne Juliana Grigoryan incarne une Mimì à la fois fragile et incandescente. Son timbre clair, souple, nuancé, fait chavirer les cœurs dès sa première réplique. Dans le quatrième acte, lorsqu’elle s’éteint lentement, la caméra s’approche et, un instant, on y croit : le réalisme, l’émotion, la grâce, tout est là.
- Lucas Meachem, en Marcello, manie le pinceau et la passion avec un humour tendre. Il grogne, rit, s’emporte, aime… Bref, il vit, et sa voix veloutée, mordorée, fait tout le travail. À la fin de l’acte III, alors que Rodolfo et Mimì s’abandonnent à la mélancolie, Meachem exprime le versant ensoleillé et malicieux de la mélodie Sole e amore, que Puccini réemploie, et sa dispute légère avec Musetta sur la Butte révèle les deux faces d’un même thème : joie éphémère et tourment amoureux.
- Heidi Stober, quant à elle, se délecte en Musetta, faisant tourner les têtes jusque sur les boulevards de Saint-Germain : éblouissante, mutine, éclatante dans son Quando me’n vo’ aux aigus brillants et timbrés, elle joue les reines du Café Momus avec une coquetterie qu’on lui pardonnerait volontiers à Montmartre.
- Sean Michael Plumb, fidèle Schaunard du Met (avec presque une vingtaine de représentations, on dirait qu’il paye désormais le loyer), offre un musicien aussi drôle qu’attachant, avec une voix pleine de sève et d’allant. Quant à la basse Jongmin Park, son Vecchia zimarra résonne comme une méditation stoïcienne : adieu manteau, adieu vanités… Colline philosophe, presque montmartrois.
Un dernier souffle puccinien, un dernier bravo
Sous la direction vive et attentive de Keri-Lynn Wilson, l’Orchestre du Met respire et porte : parfois impétueux, parfois intimiste, il accompagne les voix sans jamais les trahir. Les airs de Rodolfo et Mimì, au premier acte, sont cependant un peu lents. Le Chœur du Met déborde d’énergie, particulièrement au deuxième acte, où la foule parisienne semble déborder jusque dans les allées du cinéma.

Les bravos fusent, les larmes coulent, les cœurs fondent. Même depuis les salles obscures, on aurait envie de se lever pour applaudir. Parce qu’entre Puccini, Zeffirelli et l’amour sous les toits de Paris, le Met signe encore un coup de foudre lyrique.

