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Érotismes : lune de miel à la Philharmonie

CONCERT – Esa-Pekka Salonen et l’Orchestre de Paris accueillent Yuja Wang à la Philharmonie de Paris, pour un programme inclus dans la série « Érotismes ». Une soirée titanesque, pour ne pas dire orgasmique…

Ça commence comment une histoire d’amour ? Vous vous en souvenez ? Ces premiers instants, ces premières soirées passées ensemble, à se découvrir (au propre comme au figuré) pendant de longues heures, jusqu’au petit matin. Et tant pis pour le boulot demain, tant pis pour les cernes, tant pis pour les mêmes chaussettes que la veille. On est heureux. Heureux d’être enfin deux.

Esa, émoi

Parce que oui, cette histoire commence par un moment de solitude. Vous avez matché, certes, mais qu’est-ce que ça veut dire ? Il vous plaît, mais est-ce que vous lui plaisez ? Il vous a dit « oui » pour un verre en terrasse, mais est-ce qu’il y sera ? Devant votre miroir, perché au deuxième balcon de la Philharmonie, votre petit cœur tout rouge bat si fort, emballé par le tempo d’une Partita n°3 pour violon seul de Bach dont Iris Scialom, impeccable, brillante et joyeuse vous égrène les arpèges, en guise de Prélude à la soirée.

Alors la solitude devient plus légère et, petit à petit, l’angoisse laisse la place au rêve : oui c’est sûr, c’est lui. Oui c’est sûr, il vous capte. Oui c’est sûr, il aime la même bière que vous, les mêmes films que vous, il rêve des mêmes voyages que vous. D’un coup le miroir n’est plus un problème. Car votre reflet, c’est lui.

© Mathias Benguigui

Et voilà que les arpèges de Bach s’éparpillent dans le Fog d’Esa-Pekka Salonen, comme des grappes de joie sucrée qui vous rendent d’un coup tout miel… La pièce a été composée pour l’inauguration du Walt Disney Concert Hall, et ça s’entend : à l’écouter, vous voilà dans la Belle et le Clochard, modèle de date réussi qui hante vos rêves d’amour depuis cette première idylle avec Nino, en CE2. C’est décidé : au resto, vous commanderez les spaghettis.

Yuja, habillée de musique

On arrête ici le récit, pour une parenthèse. Parce que non, l’élue de votre cœur n’est pas Yuja Wang. La figure de cette série de concerts baptisée « Érotisme » n’est pas celle qu’on a déjà vue nommée « la bimbo du classique », dans une tentative au mieux maladroite de faire du glamour avec du talent. Si Yuja Wang décide de s’habiller avec des tenues courtes, colorées et scintillantes, c’est son choix. Si elle veut se percher sur des talons de 15 centimètres aussi. Et personne ne doit avoir à en redire. Parce qu’avant toute chose, Yuja Wang s’habille de musique.

© Mathias Benguigui

Et avec le Concerto n°2 de Prokofiev, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle a trouvé une tenue sur mesure ! Il y a dans cette œuvre tout ce qu’il faut de brillant, de virtuose, d’ironique parfois, et de virevoltant surtout, pour que la reine du piano se sente à sa main. On lui reproche de mettre les nuances au second plan ? Ça tombe bien : dans ce concerto, elles ne sont pas la priorité. On voudrait la voir exploiter son jeu tonitruant face à un orchestre au grand complet ? Boum : Prokofiev nous colle huit contrebasses, quatre cors et une armée de violons. Et vous savez quoi ? On l’entend quand-même ! Il y a dans ces bras frêles un qi phénoménal qui lui permet, sans en avoir l’air, de faire tonner les graves et rugir les aigus.

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Et on ne vous parle même pas de cette cadence de premier mouvement… On va juste vous souhaiter de la vivre un jour. Un conseil au cas où : attachez votre ceinture.

Mais, reprenons notre fil

Nous en étions à guetter l’arrivée de notre élu du soir, depuis la terrasse du bar (oui, en ce 13 novembre, boire un verre en terrasse, c’est le moins qu’on puisse faire…). Parce que c’est bien lui le personnage central de la soirée. Et le voilà, après l’entracte, prêt à conclure. Littéralement.

© Mathias Benguigui

Les voilà, les deux œuvres jouées par l’Orchestre de Paris qui incarnent le plus parfaitement l’érotisme de la séquence, justifiant à elle seules le petit bandeau rouge sous l’affiche du concert. Le Poème de l’extase de Scriabine (le nom est évocateur…) qui empreinte les milles chemins que prend l’amour pour éclater au grand jour, et le Prélude et mort d’Isolde de Wagner. Là, c’est du costaud. Là, il faut aller chercher plus loin que le seul titre, dans la chair même de cette musique qui commence par une caresse du hautbois, une autre de la clarinette, avant que les cordes, une à une, déclenchent les vagues de plaisir qui inondent le public. L’une toujours plus forte que l’autre, dans un crescendo charnel qui monte, et monte, et monte jusqu’à l’explosion finale, la libération des sens, l’envahissement total des corps, et le repos. La « petite mort », comme dirait l’autre…

Lune de miel

Esa-Pekka Salonen est un expert en la matière, qui sait bien qu’il n’y a pas besoin d’y aller trop fort pour faire de l’effet. Un geste ample, pesé, bien placé, ça suffit. Et c’est pour ça qu’on l’aime, Esa. Parce qu’il n’en rajoute pas, parce qu’il laisse la musique se diriger elle-même, en la guidant doucement pour qu’elle reste sur les rails. Un peu comme ces bras qui retiennent la fusée le temps que le moteur se chauffe, atteigne sa pleine puissance pour la lâcher, et devenir le spectateur privilégié du décollage céleste. Direction la lune de miel, consacrant le mariage du finlandais volant avec l’Orchestre de Paris, nommé chef principal à partir de 2027. Voilà donc comment commence une belle histoire d’amour…

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