AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - LyriqueIolanta : Tchaïkovski et le Happy End

Iolanta : Tchaïkovski et le Happy End

OPÉRA – L’Opéra de Bordeaux propose une Iolanta œuvrant à la réconciliation de Tchaïkovski, comme de ses personnages, avec la lumière, loin des ténèbres de l’angoisse, dans une mise en scène minimaliste de Stéphane Braunschweig, dirigée par Pierre Dumoussaud. 

Dernier opéra de Tchaïkovski créé en 1892 dans un double programme avec Casse-Noisette, Iolanta est l’occasion pour le compositeur russe tourmenté de faire œuvre de réconciliation. C’est ainsi que nous pouvons aisément interpréter ses intentions tout comme celles de Stéphane Braunschweig, dans sa mise en scène didactique et efficace de ces neuf scènes concises. Une heure trente, dix solistes, un chœur et un grand orchestre romantique.

Vivre sa vie

La soprano lyrique française Claire Antoine, voix chaude et virevoltante, déployant tous les sentiments du premier amour, campe Iolanta, émouvante innocente vivant surprotégée dans un jardin paradisiaque aseptisé. Elle est aveugle sans le savoir, son père le roi René ayant interdit à son entourage de lui révéler son infirmité. Cette naïve princesse va réussir à s’émanciper de cette existence chimérique en rencontrant l’amour : Godefroy, comte de Vaudémont – le ténor français Julien Henric en enamouré romantique, vibrant à souhait. Iolanta se réconcilie progressivement avec le réel, découvrant sa cécité et le monde illusoire dans lequel elle était recluse pour son bien supposé. 

© Eric Bouloumie

Son père le roi René – l’ample et généreuse basse estonienne Ain Anger – s’avère le personnage le plus complexe de cet opéra dont le livret, comme souvent, a été écrit par Modeste Tchaïkovski, frère du compositeur. Pour préserver sa fille, René lui dissimule sa lignée et son rang et l’enferme dans un univers factice, ici un décor à la symétrie parfaite comme aime concevoir Stéphane Braunschweig, propre scénographe de ses mises en scène. L’enfermement névrotique de cet espace scénique prend la forme d’une grande boite blanche cubique au tapis vert, bordé de fleurs artificielles, paradis-prison dorée où le roi maintient sa fille dans un XVe siècle de pacotille, alors que tous les autres protagonistes vivent dans le monde moderne. Lui, le médecin maure, Vaudémont et son ami Robert de Bourgogne portent des costumes modernes quand Iolanta et ses suivantes sont en costumes du moyen-âge. Enfermée dans un conte médiéval édifiant, la jeune aveugle va découvrir la prise de responsabilité qu’implique de vivre dans le monde moderne, une fois sortie de l’innocence édénique figée d’un livre d’images. 

Le médecin des âmes

Cette réconciliation avec la réalité passera par l’acceptation du roi René de lui dessiller les yeux. Ainsi arrive le médecin maure Ibn-Hakia, soit le charismatique baryton mongol Ariunbaatar Ganbaatar, au timbre puissant projetant des lignes mélodiques aux crescendos fascinants, qui explique au roi qu’il faut révéler à sa fille le mal dont elle souffre pour l’en guérir. La scène où il révèle la nécessité de réconcilier le charnel et le spirituel pour vivre pleinement est le moment le plus intense de l’opéra, son climax somptueux tant par sa facture lyrique que dans sa dimension métaphysique.

© Eric Bouloumie

Robert de Bourgogne, l’ami de Vaudémont à qui Iolanta était promise depuis son plus jeune âge, en aime une autre. Tout comme Ariunbaatar Ganbaatar en médecin maure, le baryton russe Vladislav Chizov se met particulièrement en valeur en chantant dans sa langue natale avec une séduisante ardeur ce rôle fringuant du jeune premier allant de l’avant avec la fougue impétueuse des audacieux. Il se réconciliera avec son désir en avouant au roi René qu’il aime une autre jeune femme que sa fille et qu’il renonce ainsi à ce mariage.

L’esprit et la chair

Une grande part des opéras depuis Monteverdi jusqu’à aujourd’hui met en scène le conflit entre éros et agapé, l’amour charnel et l’amour désintéressé, la chair et l’esprit, avec systématiquement son lot de victimes sacrifiées, souvent des femmes. Tchaïkovski créa avec éclat des chefs d’œuvres illustrant cette tension antagonique, d’Eugène Onéguine à La Dame de Pique en passant même par ses symphonies. À ce nœud tragique s’ajoutait son propre drame intime, son homosexualité qu’il ne pouvait assumer en plein jour, et qui se reflète en filigrane dans le romantisme sinueux et la sensibilité exacerbée de son expressivité musicale, mais aussi dans la composition de ses livrets. 

© Eric Bouloumie

Dans Iolanta, sa dernière œuvre lyrique, chant du cygne malgré lui si l’on accrédite l’hypothèse de son suicide forcé par un tribunal d’honneur suite à des accusations de « relation » avec un jeune officier, Tchaïkovski réussit à se réconcilier avec lui-même, trouvant enfin une paix et une sérénité en concevant un opéra qui pour une fois se finit bien. La lumière vient certes par la trajectoire de Iolanta couronnée par ce dénouement heureux où elle retrouve la vue et se marie avec l’homme qu’elle aime. Mais elle est présente aussi dans les textures solaires et les climats apaisés de toute l’œuvre où le compositeur simplifie son écriture vocale et instrumentale. Cette sobriété recentrée sur les voix que trouve Tchaïkovski en canalisant sa flamboyance exacerbée le réconcilie avec une épure sereine annonçant l’impressionnisme et une certaine blancheur étale propre à certaines esthétiques du XXe siècle.

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Pierre Dumoussaud déploie avec finesse et ardeur les couleurs orchestrales foisonnantes de cette quête initiatique vers la lumière, à la tête d’un Orchestre National Bordeaux Aquitaine très investi dans ce voyage réconciliant le rêve et la vie pleinement vécue, une fois apaisés les orages de la passion romantique.

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