CONCERT – Formation majeure du paysage musical vichyssois, l’Orchestre d’harmonie de Vichy ne faillit pas à sa réputation en attirant à nouveau un public massif pour son concert de fin d’année. Un concert que les musiciens ont voulu dédier à l’un des leurs, subitement décédé à quelques heures de la représentation.
C’est une formation dans le vent, plus que jamais. La preuve : pour son traditionnel concert de fin d’année, dans un Opéra où il est comme chez lui depuis bien longtemps, l’Orchestre d’harmonie de Vichy fait de nouveau salle comble à l’heure de décliner un programme pour le moins éclectique. Au programme, sous la conduite sobre mais toujours précise du chef Joël Jorda : du Dvorák, du Mahler et du Weber, des noms bien connus associés bien plus ordinairement des orchestres où il y a aussi des instruments à cordes, c’est-à-dire symphoniques. Mais l’ « OHV » ne craint pas de se confronter aux grands maîtres, donc, elle qui met aussi à l’honneur le moins connu Johan de Meij, compositeur hollandais de notre temps, mais aussi James Barnes, un nom incontournable de tout orchestre d’harmonie qui se respecte.

Définitivement, la formation vichyssoise, vieille…de 128 ans, est donc ouverte aux quatre vents. Et c’est donc avec le méconnu de Meij que s’ouvre ici ce concert, dans une ambiance d’un genre dépaysant, puisque menant tout droit à Venise, mais aussi fort religieuse, puisque renvoyant aux Echos de Saint-Marc (c’est là le titre de la pièce). Alors, placées en fond de scène, ce sont d’abord des trompettes capiteuses, dans un style très « haendelien », qui se font entendre, avant que ne jaillisse le son vif et féérique des cloches tubulaires, puis que l’ensemble des pupitres ne se joigne à un récit aux reflets solennels et bientôt héroïques. Un tutti majestueux et sonore, renforcé par un précis claquement de cymbales et par des timbales tonitruantes, vient clore une pièce qui donne le la d’un concert tout en enjouement, musicalité et bouillonnement sonore.
Un bonheur, ce Mahler
Et puisqu’elle n’est pas du genre à virer à tout vent, l’harmonie vichyssoise, renforcée par une contrebasse et une harpe, use d’une même précision rythmique, et d’une pareille idéale coordination entre ses pupitres, pour servir au mieux ensuite les intérêts d’un court poème symphonique de Dvorak (Polednice, ou la « Sorcière de midi », tout un programme), et plus encore du Blumine de Mahler. Blumine ? Un mouvement de la première mouture de la Symphonie n°1 de Mahler, que le compositeur avait lui-même choisi de retirer de la partition (le jugeant trop sentimental, et surtout trop proche du final de la Première de Brahms). Mais la partition a fini par ressurgir, et des orchestres s’en sont emparés, tel cet OHV dont se distingue ici la trompette solo de Bruno Zacharie, impeccable de justesse et de délicatesse à l’instant d’introduire cette pièce au charme instantané et au spleen très poétique, qui ne trompe pas sur l’identité de son compositeur. Une musique d’une puissance expressive parfaitement restituée par l’ensemble d’un orchestre qui, bois et cuivres confondus, use des plus idéales couleurs et d’une sobriété de bon aloi pour dépeindre un tableau évoquant une nature en éveil où règne encore la quiétude (laquelle ne durera pas, dans cette symphonie « titanesque » au final extatique).
Et comme l’OHV ne donne pas ses concerts en coups de vent, la seconde partie du concert est tout aussi riche que la première. Avec, d’abord, un petit événement : la venue sur scène du fils du chef, le bassoniste Arthur Jorda, ancien élève du conservatoire local désormais pensionnaire du Conservatoire national de Lyon. Le père et le fiston réunis, donc, pour interpréter une masterpiece du répertoire pour basson, le Concerto de Weber. Une œuvre au romantisme et à la magnificence qui saute d’emblée aux yeux, ou plutôt aux oreilles, où se succèdent dans l’Allegro initial notes bondissantes et guillerettes et thèmes plus virtuoses, avec dans tous les cas un jeu tout en maîtrise et netteté qui a de quoi bluffer venant d’un soliste d’un si jeune âge. Mais décomplexé, le jeune vichyssois l’est assurément, lui qui fait chanter littéralement un Adagio aux tendres et mélodieuses sonorités, avec des notes montant jusqu’à des graves d’une rondeur délicieuse. Envoûtant, le son du basson l’est jusqu’aux ultimes notes d’un Rondo mené tambour battant, avec des notes lustrées joliment, les unes après les autres, avec ce qu’il faut de vibrato, de trilles et de crescendos, pour faire briller comme il se doit une musique d’une prestance absolue. Chapeau, le jeune artiste.

Pour l’ami Alain
Enfin, puisqu’elle est toujours poussée aussi par le vent de l’exploration, c’est en prenant la direction de l’ouest américain, avec la symphonie Yellowstone de James Barnes, que la formation thermale conclut son grand concert. L’occasion pour des cuivres, bois et percussions plus expressifs que jamais, de jouer aussi bien en mode piano que dans l’effervescence la plus totale, et de donner dans les rythmiques les plus dansantes et bouillonnantes qui soient, façon musique de film d’action. Et ce pour décrire tant des grandes plaines paisibles où paissent mouflons et bisons, que ces torrents agités qui viennent se cogner contre ces roches jaunes à qui le fameux parc doit son nom. Un parc dont on du mal à vouloir partir, après une telle performance, et il faut, en bis, un poignant Intermezzo du Cavalleria Rusticana de Mascagni, pour ramener tout le monde en Europe, et pour rappeler à quel point aussi ce concert avait une saveur spéciale.
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Car à quelques heures du concert, après qu’il avait fait un malaise en pleine répétition la veille, l’un des membres les plus éminents de l’orchestre était décédé, lui qui y jouait depuis plus de 60 ans. Alors, à lui, l’ami Alain Stenger, corniste passionné, la formation vichyssoise avait tenu à dédier ce concert. Une manière de lui souhaiter une dernière fois bon vent, lui qui sera parti parmi les siens, c’est-à-dire les musiciens.

