DANSE – Une soirée placée sous le signe de contrastes vertigineux, qui met en lumière trois chorégraphes aux univers différents : Trisha Brown, David Dawson et le duo Imre et Marne van Opstal. D’une pièce à l’autre, le programme explore la manière dont le corps navigue entre pôles opposés – tension et abandon, masculin et féminin, terre et ciel – pour trouver son équilibre dans le déséquilibre même. Une première étincelante, portée par la virtuosité technique d’étoiles au sommet de leur art. À découvrir absolument à l’Opéra Garnier jusqu’au 31 décembre !
Apesanteur
Créé en 2004 pour l’Opéra de Paris, O Złożony / O composite de Trisha Brown déploie une architecture chorégraphique d’une subtilité rare. Sous un ciel infini étoilé, un trio d’étoiles vêtus de blanc – Dorothée Gilbert, Marc Moreau et Guillaume Diop – semblent défier la gravité. La musique intimiste de Laurie Anderson pulse au rythme de poèmes murmurés : l’Ode à un oiseau de Czesław Miłosz et Renascence d’Edna St. Vincent Millay évoquent « battements d’ailes » et « galaxie dans un corps », fragments poétiques qui résonnent sans qu’on en saisisse tout le sens. Trisha Brown, figure incontournable de la post-modern dance américaine, invente pour chaque interprète un alphabet corporel unique, fusion hypnotique de vocabulaire classique et contemporain.

Guillaume Diop fascine par sa puissance contenue, Marc Moreau lui répond dans une fluidité contrastée, tandis que Dorothée Gilbert virevolte entre eux avec la légèreté aérienne d’un oiseau. Trios, duos et solos s’enchaînent : chaque geste est ciselé, chaque mouvement articulé avec une énergie magnétique. Les portés sublimes ponctuent cette partition aussi mathématique que poétique. On plonge dans un état méditatif profond, proche du vertige, alternant entre concentration extrême et douce somnolence. Bercé par une voix envoûtante, on perd toute notion du temps avec ce trio d’étoiles qui nous transporte dans une autre galaxie.
Dos au (quatrième) mur
La danseuse étoile Hannah O’Neill relève le défi vertigineux de ce solo mystérieux, entièrement dansé dos au public. Trisha Brown brouille les pistes : ce qui se dérobe au regard devient l’essentiel du propos. Chaque ondulation vertébrale devient langage. Ici, l’émotion précède la compréhension. Lumière et son entrent en symbiose avec le corps de la danseuse étoile, déesse sculptée dans l’ombre par le mouvement. Sa robe échancrée dans le dos révèle la puissance de sa musculature dorsale, tandis que sa jupe fluide en soie fendue dévoile chaque mouvement de jambe. Un jeu hypnotique d’apparitions-disparitions où le mystère l’emporte sur la virtuosité technique. On ne voit pas son visage, mais on ressent tout.

Vents contraires
Créé en 2018 pour le San Francisco Ballet, Anima Animus de David Dawson est un choc visuel et sensoriel. Tout s’y oppose et s’y attire : noir et blanc, lumière et obscurité, individu et groupe. S’appuyant sur les concepts de Jung d’anima et animus, le chorégraphe britannique explore les énergies masculines et féminines dans une danse à la fois aérienne et tellurique. Sur le bouleversant Concerto pour violon d’Ezio Bosso, dix danseurs transcendent les codes avec une fluidité stupéfiante : les hommes déploient des ports de bras d’une douceur inattendue, tandis que les femmes s’élancent dans de grands jetés puissants. Les portés sont d’une spontanéité déconcertante, les corps s’envolent sans jamais se poser vraiment : tout ici célèbre le mouvement perpétuel. Les interprètes deviennent des anges suspendus au-dessus de la scène.

Les costumes géométriques noir et blanc de Yumiko Takeshima renforcent l’effet hypnotique de la chorégraphie. Vertigineux et fascinant, le ballet conjugue virtuosité technique époustouflante et beauté poétique brute, laissant parfois transparaître une distance émotionnelle qui renforce sa dimension contemplative. Bref, que dire ? Un état de beauté à couper le souffle porté par des étoiles exceptionnelles Valentine Colasante, Bleuenn Battistoni, Paul Marque, Germain Louvet, Marc Moreau. Mais saluons aussi le sans-faute de Bianca Scudamore, Clara Mousseigne, Silvia Saint-Martin, Hohyun Kang et Andrea Sarri. Les dix danseurs étaient magnifiques, absolument tous.
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Long fleuve tranquille

Pour leur première création destinée au Ballet de l’Opéra de Paris, le duo néerlandais van Opstal –frère et sœur – s’inspire du « bois flottant », symbole de résilience, d’adaptabilité et de lâcher-prise. Il traduit cette métaphore en mouvement : les corps glissent, se soulèvent et retombent avec une fluidité naturelle, comme portés par un courant invisible. Sur la musique de Amos Ben-Tal, la scène devient une forêt vivante. Le dispositif scénique frappe par son efficacité immersive : craquements de branches, ruissellement d’eau, chants d’oiseaux surgissent de toutes parts. On croit même sentir l’odeur de terre humide. Plongés dans cet écrin organique, les danseurs incarnent le passage du temps et la nature en perpétuel mouvement, mêlant légèreté aérienne et rigueur technique implacable. Une danse contemplative et organique où chaque geste alterne entre fragilité et puissance vitale, comme la vie elle-même. Au-delà de la danse, une réflexion sur notre nature humaine profonde et les conditionnements invisibles qui façonnent ce que nous devenons. La solution est alors de se laisser dériver pour mieux se retrouver.

