DANSE – Après Triptych et S 62° 58’, W 60° 39’ le collectif Peeping Tom retrouve la scène du KVS et poursuit son exploration des frontières du spectacle.
Avec Chroniques, l’histoire de l’humanité se déploie chronologiquement depuis les pestes médiévales et les récits sisyphiens jusqu’à notre modernité, avec pour cible la perpétuelle folie des hommes. Entre l’imagerie de la Nef des fous et du Tres de Mayo, le spectacle millimétré pensé par Gabriela Carrizo offre une plongée radicale dans la grande histoire des petites histoires.
“Peeping Tom” (voleur de regards, voyeur, regard indiscret) est une expression anglaise qui désigne une personne qui observe en secret, qui regarde ce qu’elle n’est pas censée voir. L’expression vient d’une légende médiévale liée à Lady Godiva. Selon le récit, elle aurait défilé nue à cheval dans les rues de Coventry pour protester contre les taxes imposées aux habitants. La population avait reçu l’ordre de fermer volets et fenêtres. Un seul homme, un tailleur nommé Thomas désobéit et l’observa en cachette : il fut appelé Peeping Tom.
« Parmi les immortels, chaque acte – et chaque pensée – n’est que l’écho de ceux qui l’ont précédé ou le présage de ceux qui, dans l’avenir, le répéteront jusqu’au vertige », écrivait Jorge Luis Borges.
C’est un spectacle à n’y rien comprendre. Aucun mot n’est tangible, personne n’a de nom, aucune scène n’a de but. Tout se défait, tous meurent puis renaissent, jouant de nouvelles histoires, de nouveaux rôles, de nouvelles morts. On croirait au précepte bouddhiste du zazen, à l’idée d’une perpétuelle vie et d’un long fil qui ne cesse de se dérouler jusqu’à rompre, pour 1h30 de spectacle à cinq danseurs performeurs (Simon Bus, Seungwoo Park, Charlie Skuy, Boston Gallacher et Balder Hansen).
Dans ces chroniques que l’on découvre, on se retrouve comme un enfant qui ne connaît pas la langue mais observe un monde qui s’agite. La lumière s’allume et tout commence comme si l’on avait glissé une pièce dans une machine automate. On cherche d’abord à comprendre, à saisir quelques repères intelligibles, puis s’installe peu à peu l’idée que l’on n’en saura pas davantage. Ils sont là, vêtus de toges de scientifiques, à extraire des pierres, à peindre sur les murs, à soulever des blocs gigantesques trop lourds pour eux. Longues robes, cottes de mailles, torses nus, les temps se mêlent en mythes, en images et en scènes évoquant l’humour des Monty Python, la solennité martiale des films de Ridley Scott et la précision des gestes d’Akira Kurosawa. Les langues évoquent tour à tour l’hébreu, l’espagnol, l’italien et finissent par ne former qu’un rythme que l’on renonce à déchiffrer.

Les musiques jouent de sonorités empruntées au butō, à la musique indienne ou baroque, marquent les pulsations techno, les nappes éthérées, le bruit des grenouilles la nuit.
Il est temps de lâcher prise, de se laisser porter sur l’autel du genre humain : onomatopées, coups, cris, gestes de défense et d’attaque, mais aussi création, peinture, sculpture, et ces mouvements de portage et de jet qui s’alignent sur le tempo très très très précis de la mise en scène. Tout repose sur la bande sonore préenregistrée, qui tient la trame et joue le grand horloger. À chaque son suit le mouvement.
Un coup de feu, une petite mort. Et puis des rires dans la salle.
Des bruits d’épées qui découpent la chair comme on l’entend dans les jeux vidéo, et les hommes tombent un à un, puis se relèvent, puis retombent.
C’est cynique et détaché, c’est presque jouissif. On y joue le jeu de la vie, et comme le déciderait un enfant… PAN !
T’es mort.

« Et si on disait que tu te relèves et que tu peux prendre le pistolet, et que tu fais comme si le pistolet voulait tirer sur toi-même. »
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La compagnie fondée par Gabriela Carrizo et Franck Chartier, réputée pour son esthétique hyperréaliste mêlant virtuosité chorégraphique, tension dramatique et univers fantastiques, propose ici une forme qui rebat les cartes de la mise en scène.
Émancipé des règles du narratif, tout devient possible. Les interprètes jouent leur meilleur, la seule limite étant les contraintes du corps (poids, douleur, fatigue, raideur) et le luxe étant de pouvoir s’offrir toutes les histoires du monde.
Le reste appartient à la capacité de lâché prise de l’auditoire, l’immaturité (nécessaire et jubilatoire) de son humour et son plaisir à profiter d’une mise en scène millimétrée. Si tout repose sur l’illusion d’un chaos tout est finalement très bien tenu, fidèle au programme du grand horloger.
Autres corps à l’œuvre, trois petits robots signés par le duo Lolo y Sosaku viennent accompagner les performeurs. Et puis cela s’arrête.
Aucune morale, aucune conclusion.
Il est temps de partir.

