COMPTE-RENDU – Le Messie de Haendel revient chaque année comme la dinde de Noël : on sait exactement ce qui va arriver, mais on y retourne quand même. Cette fois, nouveauté au menu : Rafael Payare dirige pour la première fois cette tradition quasi liturgique. Dans la salle tout en bois, accessible par les entrailles du métro, la lumière orangée enveloppe le public comme un plaid sonore. Derrière le chœur, une couronne de Noël trône fièrement : on est prêts. Très prêts. Peut-être trop.
Ouverture légère, chef infatigable
L’ouverture démarre avec élégance, laissant respirer le clavier. Payare dirige à deux mains, baguette à droite, énergie partout ailleurs. L’engagement corporel est total : ça bouge, ça vit, ça sourit. On sent un chef heureux, et un peu comme un enfant à qui on aurait confié les clés d’un manège géant.
L’orchestre s’adapte finement aux effectifs : discret avec les solistes, plus expansif avec le chœur. Sur le papier, c’est très bien. Dans les faits… parfois un peu plus compliqué.
Les solistes : le bon, le moins bon, et la chirurgienne
Levy Sekgapane, ténor, ouvre le bal avec une voix souple, claire, bien projetée. Il attaque en crescendo, soigne ses intentions, chante sans partition (qu’il garde quand même en main, au cas où). Le vibrato est constant, le timbre frais, la tenue impeccable. Seules les fioritures dans le bas de la tessiture se montrent un peu capricieuses, mais rien de dramatique.
Roderick Williams, baryton, arrive en patron tranquille. Articulation exemplaire, fioritures propres, timbre grave mais aéré. Il chante pour toute la salle, comme s’il voulait inclure les spectateurs du dernier rang dans l’oratorio. Plus le concert avance, plus il gagne en coffre, quitte à finir légèrement “en coton”, fatigue oblige.
Luciana Mancini, mezzo-soprano, divise. Le timbre est perçant, parfois nasal, capable de traverser l’orchestre même en pianissimo. Les aigus sont magnifiques, mais le médium manque de profondeur. L’anglais, franchement approximatif, donne parfois l’impression qu’elle chante dans une langue encore non répertoriée. Après l’entracte, elle s’installe davantage, mais les sauts d’intervalles restent risqués, et le duo manque cruellement de complicité avec Levy Sekgapane. Dommage.
Et puis arrive Lucy Crowe. Et là, plus de débat. Timbre cristallin, projection impeccable, endurance d’athlète olympique. Elle module, articule, incarne, sans jamais trahir la ligne. Lors du “Glory to God in the highest”, elle se tourne vers le chœur et les trompettes au second balcon : effet garanti. Une véritable chirurgienne de la technique vocale, qui termine le concert comme elle l’a commencé : sans la moindre trace de fatigue. Chapeau.
Le chœur : héroïque, mais à bout de souffle
Le chœur est impressionnant dans les fugues, bien en place rythmiquement, attentif aux innombrables départs donnés par Payare (véritable chef d’orchestre ET chef de gare). Mais la durée fait son œuvre.
Les soprani forcent dans les aigus, le son se serre, l’acoustique amplifie les fréquences hautes, parfois jusqu’à la limite du supportable. Les fins de phrases manquent parfois d’unité, et certaines intentions très appuyées du chef dépassent ce que l’ensemble peut réellement produire.
Sur “Hallelujah”, tout le monde se lève, évidemment. Tradition oblige. Mais on sent que les corps (sur scène comme dans la salle) commencent à demander grâce.
Amen… et merci
La dernière ligne droite est longue. Très longue. Certains spectateurs quittent la salle avant la fin. À l’arrivée, pas de bis (et personne ne le réclame vraiment). Le public se lève néanmoins pour une standing ovation spontanée, saluant un chef infatigable et une distribution globalement solide. Un Messie généreux, parfois excessif, parfois inégal, mais porté par l’énergie communicative de Rafael Payare. Une tradition respectée, un peu bousculée, parfois essoufflée, mais toujours debout. Comme le public. Et on se dit “À l’année prochaine !”.
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