AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - LyriqueAndrea Chénier à New York : Liberté, Égalité... Théâtralité

Andrea Chénier à New York : Liberté, Égalité… Théâtralité

COMPTE-RENDU – Le Metropolitan Opera House de New York convoque la Révolution française et la retransmet dans les cinémas du monde entier avec Andrea Chénier (1896) d’Umberto Giordano. En vedette : Sonya Yoncheva, ou comme quoi même un personnage contre-révolutionnaire peut être une Marianne lyrique des temps modernes.

Monument du vérisme (naturalisme italien), l’opéra est proposé dans la mise en scène signée Nicolas Joël en 1996, reprise par J. Knighten Smit. Daniele Rustioni dirige une distribution de premier plan réunissant Sonya Yoncheva, Piotr Beczała et Igor Golovatenko, pour une soirée où l’Histoire s’invite sans répit… et où la guillotine, elle, ne fait jamais faux bond.

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La retransmission est présentée par Lisette Oropesa, soprano souriante chargée de nous
guider au cœur de la Terreur (mission périlleuse, mais accomplie avec grâce). Au deuxième
entracte, elle offre même une bouffée d’oxygène en invitant le public à une répétition d’I puritani de Bellini avec Lawrence Brownlee : une parenthèse d’espérance amoureuse avant de retourner vers la charrette menant à la guillotine.

La liberté, vraiment ?

Inspiré du destin d’André Marie de Chénier, poète guillotiné en 1794 pour opinions jugées
contre-révolutionnaires (ce qui, à l’époque, pouvait recouvrir un champ d’application assez
large), l’ouvrage déroule une fresque où la liberté finit par coûter très cher. Nicolas Joël opte pour une lecture claire et symbolique. Au premier acte, un immense miroir incliné et terni domine le château de Coigny, reflet peu flatteur d’une aristocratie qui ignore encore qu’elle va bientôt perdre un peu plus que ses coupes d’or… Le Tribunal révolutionnaire du troisième acte dresse ses murs couverts de slogans (« La liberté ou la mort »), formule concise dont la pratique privilégiera surtout la seconde option. Au dernier acte, seul subsiste le socle d’une statue abattue, griffonné du mot « Liberté », tandis qu’une guillotine monumentale annonce la fin sans le moindre suspense. Autant dire que pour Andrea et Maddalena, l’horizon se raccourcit sérieusement !

Andrea Chénier par Nicolas Joël © Karen Almond – Met Opera
Voix face à la Terreur

Piotr Beczała signe sa première incarnation scénique d’Andrea Chénier après une prise de rôle en concert à Salzbourg. Voix lumineuse, souffle long, aigus puissants : le ténor polonais incarne un poète inspiré, capable de proclamer ses idéaux sans jamais forcer le trait. Dès son entrée, l’Improvviso (discours révolutionnaire improvisé, mais parfaitement préparé) est lancé avec panache et déclenche des applaudissements immédiats.

Piotr Beczała et Guriy Gurev – Andrea Chénier par Nicolas Joël © Karen Almond – Met Opera

Face à lui, Sonya Yoncheva campe une Maddalena di Coigny intensément investie. La
soprano déploie une voix large et brillante, au phrasé solidement construit. D’abord frivole,
« oiseau dans une cage dorée » (comme Yoncheva la décrit à Lisette Oropesa), elle devient peu à peu une héroïne tragique prête au sacrifice. La mamma morta, chantée avec une émotion maîtrisée, rappelle que derrière les grands discours se cachent surtout des drames très personnels.


Igor Golovatenko incarne un Carlo Gérard emblématique des contradictions révolutionnaires. Voix claire et puissante, autorité naturelle : le baryton se pose en homme de pouvoir convaincu, lentement rattrapé par sa conscience. Évoquant par certains traits le Scarpia de Puccini chez Tosca, Gérard s’en distingue par une capacité rare chez les tyrans d’opéra : le doute. Face à Maddalena, il frôle le point de non-retour, comme s’il pouvait presque lui dire qu’elle lui fait oublier Dieu… ou, à défaut, la morale qu’il prétend défendre (tout à fait dans l’ambiance de l’époque révolutionnaire). Son grand air du troisième acte marque avec force ce basculement intérieur.

Igor Golovatenko – Andrea Chénier par Nicolas Joël © Karen Almond – Met Opera

La distribution secondaire s’intègre efficacement à cette fresque humaine. Nancy Fabiola Herrera prête des graves nobles à la comtesse de Coigny, Siphokazi Molteno (Bersi) séduit par la rondeur de son mezzo, et Olesya Petrova bouleverse en Madelon, incarnation poignante d’un peuple qui paie toujours la note. Brenton Ryan campe un Incroyable inquiétant, rappelant que même sous la Révolution, la surveillance ne prend jamais de congé.

Les rôles graves renforcent la dimension politique de l’ouvrage. Guriy Gurev offre à Roucher un baryton chaleureux et attentif au texte. Maurizio Muraro impose un Jean-Baptiste Matthieu à la voix caverneuse et fortement accentuée, incarnation glaçante d’un appareil révolutionnaire prompt à décider vite et à écouter peu, malgré des aigus parfois instables.

La fosse en feu

Sous la direction de Tilman Michael, le Chœur du Met se fait tour à tour foule exaltée et masse implacable. Daniele Rustioni dirige l’Orchestre du Met avec nerf et contrastes, faisant alterner l’élan collectif (Ah, ça ira !) et l’intimité des scènes finales. La Révolution gronde autant dans la fosse que sur scène, sans jamais perdre le sens du théâtre.

Ovations nourries à chaque fin d’acte : le public new-yorkais salue longuement cette plongée lyrique dans une Révolution où l’on chante avec ferveur, mais où l’on survit rarement. Au rideau final, roses rouges pour Sonya Yoncheva et Piotr Beczała, roses blanches pour Daniele Rustioni : preuve qu’au Met, même la Terreur se conclut par des fleurs plutôt que par des têtes coupées.

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