COMPTE-RENDU – L’Opéra de Dijon se transforme en un petit cirque avec Pomme, Marie & Yoann Bourgeois.
Avant même que le spectacle ne commence, quelque chose bouge déjà. Le regard du public. Dans la salle, le contraste est immédiat : des enfants dont les pieds ne touchent pas le sol et des grands-parents venus en nombre les accompagner. Autour de l’album Saisons de Pomme, le spectacle conçu par Marie Bourgeois, Yoann Bourgeois et Claire Pommet les réunit, simplement.
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Alors même que le public arrive, les artistes sont déjà en scène : comme si la vie était déjà et encore le spectacle, et vice et versa.
L’espace circulaire fonctionne comme une petite orbite où tout tourne. Une plateforme ronde surélevée se met en mouvement, flanquée de deux escaliers rouges qui mènent à une sorte de chapiteau où les musiciennes sont suspendues, installées sur un balcon. Sur cette architecture simple se déploie tout : chutes suspendues, envols inattendus, duos qui frôlent le sol avant de le quitter.
La disposition est claire : en bas, les corps ; en haut, le quatuor à cordes, installé comme sur un balcon céleste. Entre ces deux niveaux se tisse l’histoire. La scénographie, construite par La Fabrique à projets, C3 Sud Est et Atelier OHM et achevée par les décors de Daniel Martin, Amanda Ponsa et Maëlle Beunardeau, transforme l’opéra en une véritable machine théâtrale.

Une machine à saisons
La pièce s’organise comme un cycle, presque comme une boîte à musique qu’on mettrait en marche. L’objet qui enclenche tout est le délicat œuf conçu par Justine Baron, placé au centre de la plateforme, d’où sort la première acrobate.
Tout au long de la pièce, les couleurs changent, la matière se transforme, les corps s’adaptent. Des projections de feuilles géantes flottent sur un voile translucide qui tombe soudain avant de disparaître d’un geste presque anodin.
La plateforme qui tourne lentement n’est pas seulement un dispositif acrobatique : c’est un calendrier. À chaque tour, quelque chose se déplace subtilement dans le paysage.

Pomme de Saisons
Au cœur de cette rotation continue, la musique de Saisons se transforme. Elle ne s’impose pas : elle respire ; parfois, elle disparaît même, laissant le mouvement, le silence ou la chute prendre le relais. Les arrangements de Pauline Denize déploient l’album sur scène sans rigidité, permettant à chaque thème de s’ajuster au rythme des corps.
Le quatuor à cordes — Pauline Denize, Camille Garin, Eva Sinclair et Justine Metral — n’accompagne pas : il dialogue. Depuis leur plateforme élevée, les musiciennes regardent ce qui se joue en contrebas comme des témoins. Leurs archets marquent le pouls des équilibres instables, soutiennent une suspension.
La voix de Pomme, lorsqu’elle apparaît, ne cherche pas la vedette. Elle s’intègre comme un élément du paysage, au même niveau qu’un geste ou qu’une lumière. Parfois, elle avance vers le public, vêtue de blanc, tandis que les acrobates jouent en plein vol : la chanson et la chute occupent exactement le même plan.
Si la pomme a permis à Newton de prouver la gravité universelle, Pomme prouve ce soir le reste, sans aucun pépin.

Y’a plus de d’Saisons ma bonne âme
La pièce semble suivre un personnage à travers les saisons de sa vie sans qu’on ressente vraiment le passage du temps. Peut-être parce que l’âge, ici, n’importe pas. Sur scène comme en salle, ce qui compte, c’est la sensation de transit permanent, de passer toujours d’une saison à l’autre.
Le grand bis, The End of the World, chanté par tous les artistes présents, scelle l’idée : tant qu’il y aura des corps prêts à continuer de tomber, de se relever et de chanter ensemble sur la scène d’un opéra, la fin du monde — et la gravité — peuvent encore attendre un peu.

