COMPTE-RENDU – Je m’appelle Patrizia Pound. Depuis plus de vingt ans, je perpétue un rituel particulier : chaque année, je quitte New York pour assister au concert du Nouvel An à La Fenice de Venise. Pour cette 23ème édition, l’orchestre est confié au chef italien Michele Mariotti, avec Rosa Feola et Jonathan Tetelman, en invités solistes.
Je suis la petite-fille du poète Ezra Pound, qui a jadis trouvé en cette cité lagunaire une source inépuisable d’inspiration et de repos. Son nom vous dit peut-être quelque chose, il était l’une des figures de la littérature moderniste des années 1920. C’est pour honorer sa mémoire que je reviens ici, m’imprégner de son héritage et me laisser porter au rythme de ce concert emblématique. Si je ne déroge jamais à ce pèlerinage, c’est que je suis très attachée à la culture italienne et à mes souvenirs de famille.
Un retour aux sources
Mon bateau-taxi fend la brume hivernale du Grand Canal. Une suite à l’hôtel Danieli, écrin d’histoire et de luxe vénitien, m’attend. Ses salons dorés, ses tentures de velours, ses fresques patinées : chaque détail évoque une époque où Venise célébrait l’art sous toutes ses formes. Dans ma chambre, j’ouvre un volume des Cantos de mon grand-père ; quelques vers flottent encore dans l’air, comme une bénédiction muette. Je revêts ma robe noire signée Umberto Muratori (clin d’œil à Emily in Paris), et me mets en route vers le Théâtre de La Fenice, le bruit de mes escarpins résonne dans les ruelles dallées de la Sérénissime.
La Fenice brille de mille feux. Des guirlandes fleuries égayent les balustrades, des bouquets multicolores couvrent l’avant-scène, des miroirs disposés tout autour de la scène réfléchissent les dorures de la salle baignée de lumière. Des lustres de cristal jettent des reflets dansants sur les épaules des invités.
J’éprouve une excitation mêlée de nostalgie en retrouvant la loge familiale. Je songe à Ezra, à sa passion pour la beauté et la modernité, à ce que la musique italienne lui inspirait. C’est lui qui a contribué à la redécouverte d’un des plus célèbres compositeurs italiens : Vivaldi. Dommage que ce dernier ne soit pas au programme !

Affresco musicale
Le concert commence par Rossini, avec l’éclatante Semiramide qui plante immédiatement le décor du reste de la soirée : le drame italien à l’état pur. Ensuite, Bellini prend le relais avec la sinfonia de Norma, majestueuse, solennelle et pleine d’émotion. Tout au long du concert se déploie un vaste aperçu du bel canto, un certain art du chant italien mettant en avant la virtuosité. La première partie présente principalement des œuvres orchestrales, dont certaines sont moins connues comme Le Villi de Puccini, « Il sogno di Ratcliff » et Silvano de Mascagni.
La seconde partie du programme met davantage l’accent sur la voix, avec des pièces pour chœur et deux solistes. On y retrouve des airs de Guillaume Tell (Rossini) ou de La Gioconda de Ponchielli, toujours marqués par des histoires d’amour tragiques. Heureusement, le chœur apporte une touche de légèreté avec « Feste! Pane! Feste! », illustrant l’insouciance du peuple vénitien dans La Gioconda. Mais cette joie ne dure pas, car s’enchaînent ensuite des airs passionnés d’amants exprimant leur amour ou leur attente. Vers la fin du concert résonnent quelques grands classiques comme Nessun dorma, ou Casta Diva évoquant Maria Callas, que mon grand-père aurait peut-être croisée. L’émotion est palpable quand le chœur entonne le « Va pensiero ». Des notes d’espoir envahissent la salle avant que résonne le traditionnel « Libiamo ne’ lieti calici » de La Traviata pour clore le concert.

En parlant d’amour…
Bien que j’aie d’abord été un peu sceptique à l’idée de découvrir ce nouveau chef, surtout après avoir vu passer au pupitre des chefs prestigieux tels que Georges Prêtre, Roberto Abbado ou Daniel Harding, je me suis finalement laissée séduire par son jeu. Une aisance naturelle dans le discours, une lecture narrative d’une grande clarté, un équilibre remarquable ainsi qu’une profonde compréhension de la musique et de la partition, voilà ce qui résumerait la signature orchestrale de Michele Mariotti. Je suis persuadée que son style aurait plu à Erza !
Les musiciens de l’Orchestre de La Fenice, absorbés par sa direction, semblent donner le meilleur d’eux-mêmes. Un dialogue constant s’installe ; ils répondent à ses moindres gestes, que ce soit à l’archet, au piston ou à la baguette. Le chœur paraît également en parfaite harmonie avec lui.

Un couple bien assorti
Je me renverse un peu sur mon siège pour récupérer après le « Va pensiero ». Tout comme Verdi et son Trovatore, Erza était lui aussi passionné de troubadours. Et il s’y connaît en héritage de souffrance, Ezra n’est pas qu’un poète : il a composé un opéra, intitulé Le Testament de Villon.
Mais je sors de ma rêverie et me redresse pour me concentrer sur le concert. Cette année, la soprano italienne Rosa Feola qui en est à son troisième Concert de Nouvel An in loco se produit aux côtés du ténor chilien Jonathan Tetelman, un habitué de ce répertoire. Rosa Feola possède une voix souple, de beaux aigus et une posture élégante, mais son articulation en français et son legato montrent quelques fragilités.
Jonathan Tetelman maîtrise la projection vocale sans aucune emphase gratuite. Il offre une voix homogène sur tous les registres et excelle dans l’expression lyrique, bien qu’il présente parfois quelques ports de voix superflus. Leurs voix s’unissent harmonieusement pour les duos.

Venise n’est plus ce qu’elle était ?
Je me suis ensuite rappelé la première fois où il m’a amenée ici, me murmurant que « la musique à la Fenice, guérit tous les chagrins ». Ce soir, je ressens une gratitude profonde, mais aussi une pointe de mélancolie – le sentiment subtil que ce rituel, aussi précieux soit-il, a besoin de se réinventer.
À la fin, toute la salle applaudit longuement, même si l’absence de bis laisse une pointe de déception. Cette conclusion manque d’éclat : pour cette première, il n’y a pas eu de feux d’artifice, ni coupes de champagne pour marquer le coup, ce qui donne à la soirée une atmosphère un peu fade. Une bien étrange façon de fêter la nouvelle année !
De retour dans ma suite au Danieli, je contemple les lumières de la lagune qui se reflètent sur les eaux du Grand Canal. Alors que les échos du concert m’habitent encore, je me console avec les vers d’un autre poète : Théophile Gautier. Comme moi, repensant à la Cité des Doges dans ses Émaux et Camées, il louait Ses doux chagrins, ses gaités folles. Car Tout Venise vit dans cet air.
À Lire également : Concert cosmique à Venise - chronique d’un explorateur stellaire
Demandez le programme !
- G. Rossini – Semiramide : sinfonia
- V. Bellini – Norma : sinfonia
- P. Mascagni – Guglielmo Ratcliff : intermezzo « Il sogno di Ratcliff »
- G. Puccini – Le Villi : « La tregenda »
- G. Donizetti – Don Pasquale : overture
- G. Verdi – I vespri siciliani : sinfonia
- A. Ponchielli – La Gioconda : « Feste ! Pane ! Feste ! »
- P. Mascagni – Silvano: barcarola
- G. Rossini – Guillaume Tell : « Sombre forêt »
- A. Ponchielli – La Gioconda : « Cielo e mar »
- G. Puccini – Madama Butterfly : coro a bocca chiusa et La Bohème : « O soave fanciulla »
- P. Mascagni – Cavalleria rusticana : intermezzo
- G. Puccini – Turandot : « Nessun dorma »
- V. Bellini – Norma : « Casta diva»
- G. Verdi – Nabucco : « Va, pensiero, sull’ali dorate » et La Traviata : « Libiamo ne’ lieti calici »

