COMPTE RENDU – À la Philharmonie de Paris, Daniel Harding et le violoncelliste Kian Soltani ont offert un programme riche en aventures – des intrigues du Don Quichotte de Strauss à la Symphonie n°4 de Brahms, moins classique qu’elle n’en a l’air.
À la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France, le chef Daniel Harding se lance dans des péripéties musicales dont le violoncelliste Kian Soltani est l’un des héros – et l’on s’y plonge avec plaisir.
Bonne aventure
L’affiche de ce concert Strauss/Brahms était déjà prometteuse : nul besoin de lire l’avenir pour savoir que Kian Soltani et Daniel Harding réunis présageaient une belle soirée musicale et, surtout, une soirée expressive. En effet, le Don Quichotte de Richard Strauss est un véritable roman en musique, là où la Symphonie n°4 de Brahms, sans être narrative, porte l’héritage de la symphonie classique à son apogée tragique. Le violoncelliste, aussi reconnu dans l’exercice du concerto que de la musique de chambre, promettait de trouver dans l’œuvre straussienne l’équilibre parfait entre les deux formes. Le chef britannique, quant à lui, retrouvait un orchestre qu’il connaît bien. Ne restait plus, pour le spectateur, qu’à se laisser entraîner dans le voyage.
Une vie de héros
Le Don Quichotte de Strauss surprend toujours par ses ruptures, ses éclatements, maintenus ensemble grâce à la narration qui sous-tend l’œuvre. Mais pas de grotesque ou d’exagération dans la direction de Daniel Harding : on reste, avant tout, dans une aventure orchestrale, dans un travail des timbres – à l’image de la splendide troisième variation, où la nuance piano n’empêche pas l’équilibre des pupitres, et où les sons du violoncelle et des cuivres se fondent l’un dans l’autre. Et si l’introduction était encore en demi-teinte, l’enthousiasme gagne vite du terrain, jusqu’aux grands déploiements lyriques de la fin de l’œuvre. Il faut dire que Kian Soltani est force de proposition et incarne, avec la complicité du violon solo Nathan Mierdl, un héros qui n’est jamais dans l’excès, mais dans une grande sincérité au fil de sa quête : pas de distance ironique, du charme, même, dans la troisième variation, et une mort très sensible avec ses chromatismes et ses démanchés hyper expressifs. Kian Soltani a une « physicalité » dans son jeu qui participe à l’éloquence du récit, et entraîne les solistes de l’orchestre – alto, tuba, clarinette – dans son lyrisme. Une qualité qu’il démontre encore en bis, avec la mélodie populaire perse « The girl from Shiraz » jouée en hommage au peuple iranien : pour que le héros de roman ne fasse pas oublier les héros de la vraie vie, qui combattent de plus dangereux adversaires que les moulins à vent.
Aimez-vous Brahms ?
On l’a dit, la Symphonie n°4 n’a pas de contenu à proprement parler narratif. Pourtant, elle porte en elle un tel matériau mélancolique et tragique que, jouée à la suite de Don Quichotte, elle semble en avoir gardé le goût de l’aventure. Il y a les appels des cuivres dans le premier mouvement, contrastant avec les soupirs du thème principal ; la solennité des cors dans l’Andante ; l’enthousiasme absolu qui ouvre le troisième mouvement ; et enfin le dramatisme du finale. C’est une lecture extrêmement soutenue qu’en propose Daniel Harding, qui ne laisse aucun repos à l’auditeur : sans jamais gommer les aspérités d’une partition très dense, il va chercher chez les musiciens des fortissimi de plus en plus prégnants, ne réduisant que rarement le volume sonore et assumant des harmoniques aigües très présentes. On aurait peut-être eu besoin de moments plus apaisés pour goûter pleinement les déploiements orchestraux, mais le chef se place dans la tradition d’un Brahms tellurique et gigantesque. Les musiciens font preuve malgré tout d’une ligne superbe, tout en souplesse : à défaut de raconter une histoire, cette symphonie devient une véritable expérience orchestrale, un voyage dans les timbres et les thèmes. Et si sa forme se situe dans une tradition symphonique, sa densité l’emmène vers des contrées autrement plus exaltantes à explorer.
Le public, sensible à cette interprétation, applaudit chaleureusement les musiciens. Mais il faut malgré tout refermer le livre et revenir à la réalité – en attendant de nouveaux épisodes.

