AccueilA la UneSous le masque de Narcissister : Voyage Into Infinity à New York

Sous le masque de Narcissister : Voyage Into Infinity à New York

PERFORMANCE – Au Skirball Center, l’artiste performeuse new-yorkaise Narcissister joue avec le feu dans un spectacle déroutant à multiples facettes intitulé Voyage Into Infinity, oscillant entre chorégraphie, tour de magie et effets pyrotechniques.

Il y a un an, le New York Times l’a saluée comme l’une des personnalités excentriques, ou « freaks » (littéralement « monstres ») qui règnent sur New York. Pourtant, à bien regarder le masque emblématique de Narcissister, ainsi que les nœuds et les dentelles de fille sage qu’elle arbore, on a du mal à imaginer qu’elle ait pu mériter un tel titre.

Et pourtant, comme elle aime les surprises, Narcissister a présenté au Skirball Center for the Performing Arts un tableau qui tient son public en haleine : le faisant s’inquiéter pour sa sécurité sur scène, l’hypnotisant par des mécanismes de réaction en chaîne et l’amusant par des manœuvres comiques à base de fusils de Tchekhov (objet qui doit toujours servir, normalement) disséminés sur scène. Bref, le public se retrouve ballotté en tous sens par la tension et le chaos que Narcissister fait régner.

Mais à quoi sert cet objet ?

Voyage Into Infinity commence bien avant le début et, comme on peut s’y attendre, ne s’achève jamais. L’impressionnante prouesse technique a permis de monter une version fixe d’une machine de Rube Goldberg (un mécanisme réalisant une tâche simple d’une manière délibérément complexe) qui fascine l’artiste depuis sa plus tendre enfance. Contrairement à l’agitation habituelle qui règne dans la salle avant le spectacle, le public semble plus calme que d’habitude, comme s’il analysait les possibilités infinies offertes par l’interconnexion des éléments du décor à l’aide d’une multitude de cordes, de cadres et de plates-formes. Sans parler de l’abondance d’accessoires (des seaux là, des boules de bowling ici) : Narcissister ne cache rien au public, convaincue que la surprise ne viendra pas de la question « quoi ? », mais « comment ? ».

La pièce a vu le jour sous la forme d’une installation cinétique pour Brooklyn Pioneer Works et s’est depuis développée pour devenir un spectacle d’une soirée entière. Contrairement à ce que le nom de Narcissister pourrait suggérer, elle refuse d’endosser le rôle du personnage principal. Au lieu de cela, le spectacle met en scène trois artistes partageant la même esthétique emblématique : le masque, la perruque, la robe de poupée. Les trois Narcissisters entrent en scène par une petite porte en bois et débutent leur exploration. D’où viennent-elles ? Peu importe, car ce qui compte, c’est qu’elles viennent d’entrer dans un monde où le temps et l’espace deviennent insignifiants, redéfinis et finalement défiés.

Tour de passe-passe

Les Narcissisters évoluent dans un décor composé de ces machines de Rube Goldberg à grande échelle, créant une tension insupportable, insoutenable. La scénographie repose en grande partie sur la mise en place, le déplacement et le fonctionnement des machines qui entourent les personnages, dévoilant ce qui est supposé être invisible pour le spectateur. Les tours de magie – explosions pyrotechniques spectaculaires et effondrements de constructions – sont précédés de séquences de mouvements qui les préparent lentement, jouant sur l’attente et l’anticipation. La vision des Narcissisters dépasse le cadre traditionnel de la salle de spectacle. Étonnamment, les coulisses du spectacle sont loin d’être obscures, ce qui permet au public de suivre une chorégraphie presque parallèle – celle des techniciens en coulisses, qui montent à l’échelle, préparent les effets, travaillent de manière apparemment invisible, mais transforment leur travail en un spectacle à part entière.

Paradoxalement, on peut parfois mieux comprendre les coulisses du spectacle, tandis qu’une grande machine poussée vers l’avant de la scène obscurcit la vue de nombreux spectateurs, les obligeant à se déplacer pour trouver un angle plus pratique, une manière d’encourager le public à suivre la pièce plutôt que de le figer dans ses sièges.

Le placement stratégique des micros autour de la scène amplifie les mouvements des interprètes en captant chaque pas, chaque grattement et chaque frottement. Le silence finit par se dissoudre dans la musique live composée par Holland Andrews, dont l’ambiance énigmatique est ponctuée de rires occasionnels (provenant vraisemblablement des interprètes ressemblant à des poupées) et rappelle la musique des films de Jordan Peele. La chorégraphie évoque un suspense similaire : derrière leurs masques, les visages des Narcissisters sont figés, mais leurs corps affichent une curiosité prudente dans leur exploration de ce nouveau monde. Au fur et à mesure que le spectacle se déroule, leurs mouvements gagnent en assurance, ce qui nous conduit finalement à ce pour quoi nous connaissons vraiment les Narcissisters.

Lorsque les interprètes bougent individuellement, le tableau crée un chaos captivant dont on ne peut détacher les yeux. Mais lorsque la chorégraphie est plus traditionnelle, les interprètes ne sont pas synchronisés, laissant le public perplexe quant à l’intention derrière une chorégraphie mise en scène dans cette pièce hautement expérimentale axée sur le mouvement.

Dans l’infiniment nu

Les tensions ne s’arrêtent pas aux éclats de feu et aux chutes d’objets volumineux sur scène. L’exploration de l’érotisme par Narcissister dans cette œuvre fonctionne en grande partie grâce au contraste entre les images pastel encadrées par des boucles dignes d’une poupée et un visage de porcelaine, et la nudité soudaine qui semble libérée par l’entrée en scène d’un groupe punk. Voyage Into Infinity tire en effet son nom d’une chanson du groupe Bad Brains, un morceau énergique et dynamique qui revêt une importance personnelle pour l’artiste. Les corps nus, libérés des contraintes de leurs costumes, insufflent une nouvelle vie à la performance et provoquent un chaos absolu et intime. Enfin, les musiciens repartent.

Puis, le décor est réinstallé, les personnages se rhabillent, Voyage Into Infinity boucle la boucle. Où vont-ils ? Que reste-t-il ? Qu’est-ce qui a changé ? Entre divinité, folie et érotisme, le masque de Narcissister semble encore renfermer ce qu’elle est vraiment. La performance crée son propre paysage à partir de nombreuses références culturelles propres à l’artiste. C’est aussi exaltant qu’épuisant, prévisible dans son imprévisibilité. Narcissister veut être vue, et pourtant, elle se dissimule. Suspendue entre les significations — quand elle n’est pas littéralement suspendue, attachée à une machine de torture —, elle embrasse son propre univers qu’elle nous fait découvrir par fragments, sans retirer son masque.

À Lire également : takemehome, rencontre du troisième type à NYC

Photo de Une : CC BY 2.0 Ajay Suresh

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