COMPTE RENDU – À la Philharmonie de Paris, l’Orchestre National de France placé sous la direction de Philippe Jordan propose le trop rare opus Le Paradis et la Péri de Schumann, servi par de magnifiques prestations solistes.
Avant d’en devenir le directeur musical en septembre 2027, Philippe Jordan aborde avec l’Orchestre National de France un oratorio assez rare de Robert Schumann. L’occasion pour le chef de poser les fondations de ses nouvelles années parisiennes.
Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée
C’est un public déjà enthousiaste qui accueille Philippe Jordan à son entrée sur scène : ses douze années passées à la direction musicale de l’Opéra de Paris ont visiblement laissé de bons souvenirs aux spectateurs parisiens. Et si la salle Pierre Boulez n’était pas tout à fait remplie, c’était sans doute l’effet d’une œuvre pas si souvent donnée. En effet, bien que Le Paradis et la Péri connaisse un nouveau souffle en France depuis quelques années, il n’en demeure pas moins une partition atypique, qui ouvre une nouvelle voie. Oratorio teinté d’orientalisme, composé d’après Thomas Moore, il s’agit d’une vaste fresque sur la rédemption, racontant comment une péri – figure de génie féminin dans la mythologie persane – gagne son entrée au jardin d’Eden après avoir recueilli la larme d’un criminel repentant. Un sujet profondément marqué par son époque, mais original parmi les oratorios du XIXème siècle. Il permet au compositeur de dégager de nouveaux horizons musicaux, en décloisonnant l’alternance figée du récitatif, de l’air et des chœurs : les numéros s’enchaînent de manière beaucoup plus souple, à la croisée des genres oratorio, opéra, symphonie et Lied, tant l’écriture en est riche et taillée sur mesure pour chaque étape de l’histoire.
Effet de seuil
Le Paradis et la Péri repousse donc les murs un peu étroits, pour Schumann, de ce que l’on attend d’un oratorio, et la présence d’un chef ayant l’expérience des voix autant que du répertoire symphonique est un atout évident. Les récits gagnent ainsi, avec l’Orchestre National de France, une réelle tension dramatique, à l’image du très réussi « Sie schwebt herab » (elle flotte vers le bas). Philippe Jordan dirige en effet beaucoup les chanteurs, leur faisant sculpter le texte, leur demandant plus de consonnes ; mais il fait, surtout, de l’orchestre, un moteur permanent qui emporte les voix avec lui. Car si le compositeur laisse parfois aux solistes des mélodies assez simples, c’est parce qu’il confie aux instruments une charge expressive et narrative très forte : ils ne se contentent pas de commenter l’action, mais ils l’incarnent par la richesse de l’orchestration. Philippe Jordan tire des musiciens une palette remarquablement large, du pianissimo au fortissimo, et donc de l’intimité aux grands éclats joyeux. Il réussit également, dans les nuances piano, à conserver tous les détails de l’écriture, comme dans l’air du baryton « Jetzt sank des Abends goldner Schein » (À présent tombait l’éclat doré du soir), d’où ressortent les timbres feutrés des cuivres aussi bien que chaque solo des vents. Schumann qui, à l’époque de la composition, n’en est qu’à ses débuts de symphoniste, entre par la grande porte dans des œuvres de dimensions plus vastes : l’oratorio n’en demande pas moins un sens des détails qu’un orchestre moderne peut parfois écraser par son effectif, mais qui garde ici l’équilibre entre la lisibilité et les déploiements vibrants des grandes pages chorales.
Knockin’ on heaven’s door
En effet, le Chœur de Radio France aborde les moments recueillis aussi bien que les scènes guerrières avec un bel équilibre des pupitres, d’autant plus important dans l’écriture fuguée, et qu’il conserve, quelle que soit la nuance. Mais la grande force de ce concert est la variété de ses voix solistes, qui construit des quatuors extrêmement intéressants par le mélange des couleurs qui s’y opère. Edwin Crossley-Mercer et Wiebke Lehmkuhl partagent la profondeur du timbre, la qualité du legato et l’expressivité de la diction. Cyrille Dubois va explorer, dans le rôle du jeune Indien, une vaillance et des nuances forte qui peuvent ensuite, à la faveur d’un ensemble, se muer en une grande délicatesse dans la ligne, que la soprano Magdalena Lucjan partage amplement. Werner Güra est un narrateur assez idéal par son sens dramatique, la beauté du timbre, et la solidité vocale. La Péri quant à elle, avec la voix pure, dense et d’une grande sensibilité d’Hanna-Elisabeth Müller, ne peut que se faire ouvrir grand les portes du paradis.
Les spectateurs ne cachent pas leur joie à la fin du concert. Et tout idéal que soit le tableau du jardin d’Eden dépeint par Schumann, ils ne sont sans doute pas pressés d’en franchir le seuil : il y a encore trop de beaux concerts à entendre.
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Photo de Une : Philippe Jordan © Peter Mayr

