DANSE – S’emparer aujourd’hui du mythique ballet Le Lac des cygnes, comme le fait le chorégraphe contemporain Angelin Preljocaj, c’est accomplir un geste profondément engagé, qui transforme le conte surnaturel en allégorie d’une nature déformée et déliquescente, soumise à la grande profanation capitaliste et industrielle.
Du ballet d’origine, Angelin Preljocaj retient et contient l’essence : les personnages, l’intrigue, transposée dans un New-York crépusculaire, la transmutation fluide des corps, hybrides, entre la pesanteur de l’homme et la grâce de l’oiseau. Il convoque surtout la partition de Tchaïkovski dans son énergie stylisée, ses carrures et ses timbres évocateurs. Une tension permanente entre bande-son et habillage visuel du plateau ouvre un espace sensible et sismique pour la danse, entre géométrie aristocratique (les suites de danses du compositeur russe) et planète en déliquescence (les vidéos texturées et spectrales). La danse, ainsi, court à la perte du monde.
La lumière d’Éric Soyer et la vidéo de Boris Labbé est à la frontière floue du blanc et du noir, comme filtrée depuis un grand soupirail, côté cour. Il révèle un monde empoussiéré, usé et clôturé.
Monde ordonné, cygne domestiqué
Preljocaj restitue l’ossature de ce grand quadrille qu’est la musique de Tchaïkovski, les différentes combinaisons de danseurs venant peupler, voire saturer, sous la surveillance optique de quelques voyeurs, groupes de danseurs constitués en publics, la surface lisse d’une salle de bal, parfois électrique, ou d’un lac, parfois océanique. Au quadrille horizontal – les danseurs étant souvent assemblés par paire ou par groupes de quatre, six, huit – répond le quadrillage vertical du décor, zoomant et dézoomant les structures métalliques de gratte-ciels modernistes. Le cygne (Odile/Odette), tel un hologramme, est à la fois une créature des profondeurs, regardant vers le ciel, et un ange déchu, au regard tristement penché vers la terre.

Les corps masculins, taillés dans du cuir noir, ont des gestes anguleux et des déhanchés traînants, tandis que les oiselles, comme de petites figurines de bois, osent quelques battements de mains – qui suffisent à dire la condition animale du cygne. Le père, interprété par Erwan Jean-Pouvreau, est à la tête de cette entreprise-monde, avec sa danse « racée », sa silhouette noire, sa gestuelle sinueuse. Rothbart, interprété par Elliot Bussinet, n’est pas tant un sorcier qu’une force de prédation. Les épisodes festifs sont autant d’occasions de soumettre les corps au spectacle, avec leur virtuosité d’entrechats et leurs tournoiements mécanisés. La danse s’inscrit de manière millimétrée dans le rythme de la partition, sans débordement, en dépit des séquences flash de musique additionnelles au beat de dance floor, autre cercle fermé.

Monde instable, cygne lâché
L’univers dans lequel évolue la figure double d’Odette–Odile, portée par Théa Martin, se décompose sens dessus-dessous. Le geste féminin se déploie en bras-soleil, en bras-corolles, en lignes ouvertes, mais toujours menacées. Siegfried, incarné par Laurent Le Gall, malgré son grand corps athlétique n’est pas un sauveur, tout englué qu’il est dans sa relation fusionnelle avec sa mère (Lucile Boulay). Cet état d’enfance perpétuel se lit dans leurs pas de deux, entre bercement, intimité et protection. Ailleurs, la danse devient ordinaire, presque triviale, pulsée, fragmentée, à rebours de la continuité organique du corps. Chaises, centres de gravité déplacés, flamenco hybride, éclectisme : Preljocaj fait de la succession de styles un grand chant du cygne. Le soleil se voile puis devient étoile noire de la mélancolie.

Le classicisme de la danse d’Angelin Preljocaj est un ballet d’Espérance, dont il s’agit, encore et encore de mettre la solidité à l’épreuve. C’est la seule consolation qu’offre le final de la fable, mais elle est essentielle et… résolument moderne.
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Si l’on me demandait la définition de la perfection, sachant qu’elle n’existe pas, je dirais que c’est un ballet d’Angelin Preljocaj …
J’ai vu hier soir au GTP d’Aix en Provence, le lac des cygnes, et j’ai ressenti ce que pourrait être la perfection.
C’était un grand grand moment de bonheur.
Bravo, bravo
Je suis une fidèle des répétions publiques du mardi soir, et je comprends à chaque fois que je vois un spectacle, le travail fait en répétitions.
Encore Bravo, Monsieur, et bravo aussi à vos danseurs