DANSE – En cette fin d’année, le Théâtre des Champs-Élysées propose Le Lac des cygnes dans une vision résolument moderne. Angelin Preljocaj propulse le chef-d’œuvre de Tchaïkovski dans un monde matérialiste et anxiogène, façon CyperPunk, gangréné par l’exploitation de la nature et l’industrialisation. Un ballet sombre, écologique et politique d’une redoutable efficacité chorégraphique.
Il fallait bien qu’Angelin Preljocaj, l’un des plus grands chorégraphes contemporains français, s’emparât du Lac des cygnes. Mais plutôt que de nous resservir un énième songe féérique, il aura choisi de le déplacer dans notre monde actuel, traversé par la violence, le règne de l’argent et le désastre écologique. Un Lac transformé en fable punk, et ses eaux sont troubles, presque poisseuses.
Tchaïkovski aux platines
Assez fidèle à la partition du Lac, enrichie d’extraits d’autres œuvres de Tchaïkovski, Preljocaj y greffe toutefois des séquences électro signées 79D (deux musiciens anonymes, et non, ce ne sont pas les Daft Punk). Le pari était risqué, mais ce mélange des genres fonctionne à merveille. La bande-son, tantôt lyrique, tantôt électrique, traduit parfaitement ce monde en crise, tiraillé entre bitume et nature, profit et aspirations plus nobles. Il ne manque plus que les néons et la fumée d’une boîte malfamée.

Quand la féérie vire au No Future
Dès la première scène, le ton est donné : une jeune fille en chemise blanche, agressée par trois hommes en cuir noir, ce qui pourrait s’apparenter à un viol. Sa chemise arrachée, elle disparaît dans une fumée épaisse d’où surgissent des silhouettes de squelettes puis de cygnes. Un prologue choquant, qui nous cloue à notre siège. S’ensuit alors un ensemble de tableaux entre réalisme brutal – gratte-ciel, paysages industriels – et visions oniriques, plus sombres que poétiques.
Ici, les parents de Siegfried (superbement interprétés par Araceli Caro Regalón et Romain Renaud) ne sont plus des personnages potiches, mais deviennent des piliers du drame. Le père est un magnat tyrannique de l’industrie, qui s’allie avec un malfrat, Rothbart (inquiétant Redi Shtylla), prédateur sans scrupules, prêt à sacrifier sa propre fille pour étendre son empire. La mère, femme soumise à son mari mais aussi protectrice, tente d’apporter un peu d’amour dans cet univers impitoyable. Siegfried (Owen Steutelings) n’est plus ce jeune prince à marier, mais un fils en rupture avec l’héritage paternel, résolu à sauver un lac menacé par un projet d’exploitation industrielle. Contrairement à la version classique, la fin est réaliste et tragique : Odette, le joli cygne blanc (Mirea Delogu) meurt dans les bras de Siegfried, entourée d’autres cygnes agonisants dans un lac devenu noir et huileux sous une lune menaçante.

Un Lac à l’ère du capitalisme
Preljocaj ne se contente pas de remanier l’œuvre mais décide de tout réécrire et signe une chorégraphie pleinement originale. Si l’on reconnaît la structure en quatre actes sans entracte et des clins d’œil au ballet classique – danse des cygnes en tutus blancs et un défilé d’arabesques – tout est réinventé et dynamité. Avec 26 interprètes, la compagnie impressionne par la puissance de ses danses collectives et sa rapidité d’exécution. La célèbre danse des petits cygnes, revisitée en élégantes diagonales d’oiseaux immaculés, devient un moment aussi virtuose que malicieusement détourné. Les pas de deux de l’angélique Odette et de la sulfureuse Odile, toutes deux incarnées par la magnifique Mirea Delogu, suspendent le temps par une chorégraphie aérienne. À l’inverse, certaines séquences très terriennes – le duo équivoque entre Rothbart et le père de Siegfried, ou la scène de boîte de nuit aux costumes colorés ou encore celle des claquements de chaises – injectent une énergie déjantée, férocement contemporaine. Cette modernité est aussi renforcée par les vidéos de Boris Labbé : buildings de verre et d’acier, lac entouré d’une forêt détruite par des pelleteuses géantes. L’image ne parasite jamais la danse ; elle la sublime et lui confère une ampleur quasi-cinématographique. Ça nous donnerait presque envie de revoir Fight Club et son final anarchique.

Angelin Preljocaj met ainsi le feu au Lac, ancré dans notre époque : lucide, sombre, dérangeant. Un ballet qui refuse le rêve, pour mieux nous prendre aux tripes et réveiller notre conscience écologique. God save the Cygnes !
À Lire également : Helikopter et Licht, Preljo vise les nuages

