COMPTE-RENDU – Médée contre Jason, la magie de la Colchide contre l’État corinthien, mais aussi la tragédie lyrique contre l’opéra-comique, la langue française contre l’italien… bref dans cette histoire tout est affaire de confrontation.
Au premier chef, celle des intentions de Cherubini contre les possibilités de réalisation que lui offrent des institutions avec lesquelles il est prompt à se fâcher.
C’est de ce décalage qu’est née la version du Palazzetto Bru Zane ici présentée au Théâtre des Champs-Élysées : en postulant la volonté du compositeur d’écrire une tragédie lyrique à la Gluck, il fallait rendre à la partition une orchestration conforme aux exigences de l’Opéra (à partir de quelques sources manuscrites de la main du compositeur), y ajouter un ballet – ici par l’insertion d’une partition plausible –, enfin la pourvoir de récitatifs « à la française » produits ici par Alan Curtis, en substitution aux habituels récitatifs italiens traduits de l’allemand composés par Lachner en 1855.
Sur le ring, Julien Chauvin tient la première place, bondissant d’un angle à l’autre de son estrade à la manière d’un poids léger. Ainsi, il maintient en éveil la masse orchestrale nerveuse campée face à lui. Les intentions fusent comme des uppercuts, la tension monte tout au long de la soirée, adroitement conduite : d’un coup d’œil vif, le chef donne les départs aux interprètes et l’orchestre, Le Concert de la Loge – magnifique – suit le mouvement à la moindre embardée. Les couleurs sont splendides, l’urgence palpable et le théâtre explosif. Il n’en fallait pas moins pour cette Médée infernale et cruelle, qui fut peut-être, pour le très conservateur Cherubini, une incarnation de la Révolution assassinant ses propres enfants.
Marina Rebeka épouse les fureurs de la magicienne dès son entrée à la fin de l’Acte I avec “Perfides ennemis”. La voix est tranchante et fulgurante, mais, dans le combat qui l’oppose à Jason, les lames ne suffisent pas, derrière il y a l’incendie : une énergie impérieuse consume la chanteuse et enflamme la déclamation lyrique.
Le beau Jason de Julien Behr n’est pourtant pas en reste : la voix parfaitement homogène et nerveuse fait claquer le texte comme un fouet face à Médée et s’adoucit tendrement lorsqu’il évoque ses enfants ou sa future, Dircé.
Lumière dans ce jeu d’ombres, Mélissa Petit assure son air avec style et, précise dans les mots, traduit la fragilité et les inquiétudes du personnage avec justesse. Patrick Bolleire impose la figure du roi Créon avec une majesté vocale superlative : ourlé impeccable de la ligne, timbre de bronze et sens du mot forment l’arsenal imparable du chanteur.
Enfin la mezzo Marie-Andrée Bouchard-Lesieur campe Néris, la suivante de Médée qui finit grande brûlée d’avoir trop côtoyé la torche de Colchide. Alors qu’on a déjà entendu tous les autres personnages dans au moins un air, elle assène, au mitan du deuxième acte, le coup de la victoire avec “Ah ! Nos peines seront communes”. Il s’agit d’un direct exemplaire : le timbre est chaleureux et lumineux, la voix homogène des graves profonds aux aigus étincelants, la puissance au sommet, le français impeccable, la ligne bien menée, l’incarnation sans concession. D’un air un peu long, elle fait un concentré de tragédie lyrique intense.
La représentation peut aussi compter sur l’incroyable performance des Chantres du Centre de musique baroque de Versailles préparés par Clément Buonomo : l’intelligibilité du texte, la variété des couleurs, l’homogénéité de l’ensemble donnent un relief rare aux interventions du chœur.
Une fois de plus le Palazzetto Bru Zane fait la démonstration de la pertinence de son projet : allier recherche musicologique et interprétation pour rendre justice à des œuvres (ou comme ici des versions) oubliées ou recouvertes par des traditions qui furent au service de bien autre chose que la musique. Décidément, la scène est bien un terrain de lutte.
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