AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - LyriqueMédée de l'Opéra Comique : mère, à perpétuité

Médée de l’Opéra Comique : mère, à perpétuité

OPÉRA – Dans une mise en scène à mi-chemin entre le roman de mœurs et le documentaire en caméra embarquée, l’Opéra Comique ressuscite l’œuvre de Chérubini dans sa version donnée à Feydeau en 1797.

Drame familial à Corinthe : une mère tue ses enfants avant de disparaître

Corinthe est en état de choc. Une femme du nom de Médée, bannie de son foyer et rejetée par son époux, a mis fin aux jours de ses propres enfants avant de prendre la fuite. « J’aurais tellement aimé que quelqu’un arrête mon geste, » aurait-elle murmuré avant de disparaître dans la nuit. Témoins et voisins sont sous le choc : « Personne ne voulait de cette femme ici », confie un habitant, « mais de là à en arriver là… » 

Médée, partagée entre la comédienne Caroline Frossard et la soprano Joyce El-Khoury, est mère apatride, bannie et torturée, elle porte en elle la plaie vive des exilées et des vaincues, errant à travers un monde qui ne veut pas d’elle. Son chant, parfois étranglé dans les aigus, se fait l’écho de son affliction ; et son parlé, puissant et habité, donne corps à l’inacceptable.

Sous la baguette incisive de Laurence Equilbey, l’Insula orchestra devient alors l’écrin récipiendaire de cette femme toujours en sursis. Dès l’ouverture, l’orchestre se fait tempête, épaulé par un bruiteur en live, musicien de la vie et de la peine. L’orchestre accuse un son particulièrement heurté, lame de fond de l’action au plateau, assorti à la matière chorale d’accentus. Ensemble, ils esquissent une cellule d’isolement, décor d’artifice au cœur de l’artifice, où se rejouent les traumatismes de Médée, à travers les yeux de ses enfants disparus.

Violences conjugales : un mari infidèle soupçonné de sévices

Dans l’ombre du drame, un autre scandale éclate : un homme influent de Corinthe accusé d’avoir maltraité son épouse avant de l’abandonner pour une union plus avantageuse : « Il chantait son amour à une autre pendant que sa femme suppliait », rapporte un proche. Une affaire qui relance le débat sur la condition des femmes dans la cité.

© Stéphane Brion

Le ténor Julien Behr campe ce personnage détestable, jonglant entre alexandrins brillamment déclamés, et chant bouleversant face à la mort des enfants. À ses côtés, Edwin Crossley-Mercer, baryton-basse au son unique, donne corps à Créon, père de la mariée et bourreau des exilées.

Détresse maternelle : une dernière prière ignorée

Dans un murmure glaçé, une voix s’élève pour implorer la vie. « Elle chantait comme si elle portait le poids du monde », raconte un témoin. Mais l’histoire se referme sur un silence insoutenable.

© Stéphane Brion

La mezzo-soprano Marie-Andrée Bouchard-Lesieur est Néris. Son grand air avec basson,  poignant et pur, résonne comme un dernier cri dans le vide. Et en réponse à sa supplique, Médée entonne une comptine en arabe avant de commettre l’impensable, renvoyant chacune des femmes dans la salle à l’universalité de la douleur maternelle.

Tensions aux frontières : les réfugiées rejetées et maltraitées

Les camps d’exilés deviennent le théâtre d’une violence ordinaire. Une mélodie ancienne résonne parmi les cris des femmes repoussées, brisées par les coups et le mépris. « Elles ne sont que des ombres errantes », déclare un soldat corinthien, impassible.

Dans cette atmosphère étouffante, l’armée de ses Corinthiens s’acharne sur les réfugiées, jouissant de leur détresse. Les spectateurs de l’Opéra Comique deviennent des témoins passifs et désemparés face à une violence inouïe, amèrement familière. Viols, suicide, meurtres, violences policières et conjugales, déportations, l’horreur ne se cache pas et se repaît de l’indicible.

© Stéphane Brion

Les alexandrins du livret de François-Benoît Hoffmann sont parfois supplantés par une « Mère Michelle » durement scandée par les réfugiées, et du texte parlé en français moderne, ajoutant à la sévérité et à la froideur de la proposition.

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Les décors de Fabien Teigné et les lumières de Philippe Berthomé, tantôt esquissant l’ombre d’une église, tantôt sculptant les barreaux d’une cellule dans le bois fumé de la salle Favart, parachèvent ce tableau d’une tragédie sans échappatoire.

Situant le tout dans un climat politique fraîchement traumatisé, la mise en scène de Marie-Ève Signeyrole devient le miroir brisé d’une société qui peine encore à voir ses propres drames, réquisitoire presque crié contre tant de violence.

“J’aurais tellement aimé que quelqu’un arrête mon geste. Qu’il en soit autrement.”

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