COMPTE-RENDU – À l’Opéra de Paris, la reprise du Bal masqué de Verdi dans la mise en scène de Gilbert Deflo est également portée par Matthew Polenzani, Ludovic Tézier, Angela Meade et Sara Blanch, dans une mise-en-scène sobre toutes d’écailles et de plumes (oui, c’est pas très clair mais vous verrez plus loin), sous la direction incisive de Speranza Scappucci.
Une affaire d’aigle et de corbeaux
La mise en scène de Gilbert Deflo est d’une sobriété qui permet aux chanteurs de l’investir sans peine, puisant dans ses couleurs sombres (principalement du noir et du blanc, parfois du gris) ce qu’il faut pour la noirceur politique et intime d’une Amérique lointaine et fantasmée, entre puritanisme, complots et solitude (du pouvoir, de l’amour…).
Chaque acte possède son animal totem, principalement des oiseaux. Dans le premier s’élève l’aigle du pouvoir sur le trône immaculé du comte-gouverneur, figure impressionnante par sa taille et par son mouvement de pierre (enfin de carton-pâte) dont on se prend à craindre les griffes acérées.
Puis ce sont les corbeaux noirs du gibet qui accueillent la pauvre Amelia, prête à s’emparer d’une plante magique pour résister à son amour dévorant. Enfin, lors du bal masqué, les aigles et les corbeaux ont fait (apparemment) des petits : apparaissent des aigles noirs, chimères associant au pouvoir du gouverneur la menace complotiste qui ourdit parmi les courtisans.
Au-delà de la volière, un seul acte propose un animal n’ayant pas d’ailes : le deuxième, avec les serpents aux gueules ouvertes de la prêtresse vaudou Ulrica et de ses sbires, monstres bondissants des Enfers (d’ailleurs, la sorcière évoque à plusieurs reprises Satan qui, il faut le dire, est d’une redoutable efficacité dans cet opéra).
Si la mise en scène peut par moment se réduire à ses décors et aux costumes de William Orlandi, laissant les acteurs du drame voués à eux-mêmes, certains moments chorégraphiés, notamment lors de la scène finale du bal, sont exécutés dans un scrupuleux respect des intentions du livret.
Fort heureusement, l’énergie provient d’ailleurs.
Les oiseaux dans la charmille
En effet, ce nouveau cast est porté par un ensemble de solistes particulièrement en voix et impliqués, se répondant les uns aux autres avec un grand investissement dramatique.
Matthew Polenzani, en aigle las et pourchassé, possède un instrument ductile, léger mais projeté avec aisance et lumière. Les nuances dont il colore ses interventions sont d’autant plus appréciables qu’elles dessinent un Riccardo inhabituel dans ce rôle : à la fois amusé et usé par ses attributions et par les menaces qui, constamment, planent sur sa tête.
Face à lui, l’intransigeance et la raideur de son bras-droit, le coq noir Renato, joué par Ludovic Tézier, n’en est que plus juste : à sa gouaillerie de façade s’oppose la droiture de cette personnalité ambiguë, tout à la fois loyale et furieuse. Le baryton français l’incarne avec introversion, attention, sa voix lui permettant de modeler le chant avec une précision portant loin l’obscurité du rôle ainsi que sa violence latente. La diction et la souplesse des registres lui permettent de dépasser avec aisance toutes les difficultés de la partition, sans que jamais le timbre ne perde de sa brillante rondeur.
Après Anna Netrebko, une star américaine s’empare du rôle d’Amelia, superbe et mélancolique volatile bleue nuit. Si Angela Meade possède un instrument imposant, au timbre crayeux parfois raide, on regrette une tenue des phrases plus longue et un souffle mieux engagé. Indépendamment de cela, qui peut d’ailleurs tout à fait être attribué au trac d’une première (car c’était en effet ses débuts in loco), l’actrice est immédiatement convaincante, impliquée et pleine de ressources pour dépeindre avec soin les tourments amoureux du personnage.
Par opposition, l’Oscar-colibri de Sara Blanch est plein d’une légèreté contagieuse : la chanteuse catalane manie d’ailleurs aussi bien sa voix que son corps, chantant ses airs tout en dansant ou sautillant, ce qui achève de tirer le rôle vers ses racines de la commedia dell’arte (le zanni, serviteur burlesque), à la fois drôle et de mauvais augure. Le timbre joyeux et clair se déploie au gré de ses interventions, un peu en retrait au début, avant de s’étoffer et de passer sans peine orchestre et chœur.
Elizabeth DeShong en Ulrica, redoutable chouette nocturne, convainc vite par un chant dont l’intelligence fait fi des premières difficultés du rôle, sachant déployer son instrument au gré de la partition sans jamais le forcer pour un effet ou une contrainte technique. En résulte un personnage qui naît peu à peu et ne cesse de gagner en intérêt et en subtilité au gré de ses interactions avec les autres. Le timbre est capiteux et pénétrant, les aigus dardés sans complaisance et les gras résonnants ; la sorcière existe par ce chant de malheur sans jamais outrer ses effets, vocaux ou scéniques.
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Enfin, mention spéciale pour les deux vautours de la cour comtale : les Tom et Samuel de, respectivement, Blake Denson et Christian Rodrigue Moungoungou impressionnent par la noirceur naturelle de leur timbre et l’implication de leur jeu. Atroces figures gémellaires, leur complicité dans le crime est idéalement servie par deux voix qui se mêlent parfaitement, formant un bronze puissant et implacable.
Le ramage des sous-bois
Dans la fosse, l’échasse en main (sa baguette), longue et concentrée, la direction de Speranza Scappucci parvient à servir la beauté des mélodies verdiennes et l’urgence du drame tout à la fois, sachant faire ressortir çà et là des motifs expressifs, d’autant plus poignants qu’ils sont fugaces, esquissés pour évoquer tantôt l’amour, tantôt la mélancolie, tantôt la menace, et qui s’entrecroisent pour illustrer au mieux les évolutions de l’intrigue. La cheffe italienne ne sacrifie par ailleurs jamais l’action au profit d’un hédonisme malvenu, ni la logique rythmique au profit d’une quelconque virtuosité vocale, préférant à cela le théâtre et son irrévocabilité. Devant elle, un ramage dense et sonore, aussi coordonné qu’un murmure d’étourneaux, qui donne à entendre un son verdoyant, percutant et expressif, portant tout à la fois les douceurs et la sauvagerie de la tragédie du triangle amoureux, de la menace féminicide et du crime politique.
Une soirée portée par ses acteurs plutôt que par sa mise-en-scène (comme vous l’aurez compris) qui, toutefois, ne desservait en rien les enjeux du drame, mais ne les portait pas au-delà d’une illustration littérale, plaisante certes mais ennuyeuse pour qui aurait voulu profiter d’une lecture moins lisse. À l’applaudimètre, c’est Matthew Polenzani qui semble susciter l’adhésion, dont on garde à l’oreille, quelque temps, la douceur des accents et la clarté du timbre en quittant les lieux.

