DANSE – Créée par la chorégraphe bruxelloise Zoë Demoustier pour laGeste et présentée au KVS (Bruxelles) en collaboration avec Ultima Vez, Hear the Silence explore la valse comme forme fondatrice et champ de tension, matrice d’un imaginaire collectif aujourd’hui fragmenté.
Résilience d’ensemble
La valse est peut-être la forme chorégraphique la plus mal comprise de l’histoire occidentale. On la réduit volontiers à son vernis mondain, à sa fonction décorative, à ses salons impériaux et à ses conventions sociales. On oublie qu’elle fut, à son apparition, une anomalie physique et morale, une danse de la proximité excessive.
Hear the Silence, la nouvelle création de la chorégraphe Zoë Demoustier, part précisément de ce point de rupture. Non pas la valse comme forme stabilisée, mais la valse comme déséquilibre originel, comme ce moment où le corps accepte de céder à une force centrifuge qui le dépasse.
La scène s’ouvre dans l’obscurité. Sur le côté, une figure isolée, penchée sur une console analogique, manipule des bandes magnétiques et des platines avec la concentration d’un opérateur de laboratoire. Ce n’est pas un accompagnement musical, c’est une mise en condition. Le son n’est pas encore une musique, il est une matière instable, en train de se configurer, une valse de Chostakovitch, légèrement pompeuse et grésillante en devenir grâce à la piste saturée par le compositeur et maître de cérémonie Rint Mennes.
Un danseur apparaît, muni d’un microphone serre-tête. Il ne parlera pas. Il respire. Le souffle devient structure rythmique, la danse en devient la conséquence. Le corps cesse d’être l’exécutant d’une musique extérieure et devient la condition de possibilité de cette musique. Ce principe se radicalise à mesure que le dispositif sonore se complexifie. Des capteurs enregistrent les frottements des vêtements, les impacts des pas, les variations de pression dans l’air. Ces fragments sont immédiatement capturés, rejoués, transformés. Très vite, l’espace sonore devient impossible à cartographier.
Il semble impossible de savoir si le son entendu est pré-produit ou diffusé en direct. Les danseurs réagissent à cette instabilité en introduisant des micro-discontinuités dans leur mouvement. Suspensions, retours en arrière, gestes d’ensemble semblant se rembobiner en rétroaction. Ce qui relevait encore de l’équilibre devient une affaire de survie cinétique. Les sept danseurs, Anna Tierney, Roshanak Morrowatian, Fyllenia Grigoriou, Minjung Sung, Artemis Stavridi, Misha Demoustier et Silas Martens, peuplent alors la scène. Les couples se forment et se défont à une vitesse croissante. Les trajectoires se croisent, se contredisent. La rotation, autrefois principe d’harmonie, devient une force d’usure et rappelle les jeux de couple des danses catalanes, les changements de duo et les passations de mouvement.
La valse devient infernale. Les danseurs sont soumis à la rapidité d’un métronome approchant les 200 Battements Par Minute. Le vertige s’installe, l’angoisse d’une chute se propage, le cœur du public semble s’accorder au rythme des danseurs. La tension musicale, le danger permanent d’un déséquilibre ou d’une rupture transforment la valse en expérience physiologique, en épreuve des limites du corps et du collectif.

Progressivement, la danse traditionnelle laisse place à d’autres régimes chorégraphiques, le fox-trot, les danses sociales des années 1950, les danses traditionnelles païennes, le tango, les slows, puis la techno, plus pulsatoire, plus verticale. Le groupe se segmente en individualités. Les duos se dissolvent dans des présences solitaires, plus conflictuelles. La disparition progressive des formes de synchronisation collective au profit de régimes d’alignement individuel s’impose comme une hypothèse troublante : serait-ce là le devenir de nos danses collectives contemporaines ? Est-ce une forme de résistance aux pressions sociales et normatives sur le rôle du corps ?
« La création mettra en scène sept danseurs, et nous travaillons avec des mouvements inspirés de la valse et des marches militaires. Je m’intéresse au lien entre la musique classique et les périodes de conflit – comment certains rythmes et structures deviennent les symboles d’une époque. » – Zoé Demoustier
Le rythme se fragmente, s’accélère encore. La danse devient verticale, martiale, seuls mais ensemble(s), fidèle aux contradictions de notre humanité post-moderne.
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