AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - InstrumentalLes violons de Prague à Angers : entretien concertant

Les violons de Prague à Angers : entretien concertant

COMPTE-RENDU — À Angers, alors que je suis assise sous les voûtes de l’Église Saint-Laud, en attendant l’arrivée des musiciens, je surprends juste à côté de moi une conversation entre ce qui me semble être un habitué des concerts et un nouveau venu :

Néophyte s’asseyant à côté de l’autre : Les violons de Prague… je me demande bien qui va jouer cet après-midi…

Mélomane jetant un regard vers l’estrade dressée sous le crucifix suspendu à la voûte, où
s’avancent les musiciens
: Ah… quatre silhouettes au profil placide. Un quatuor à cordes, manifestement. Voyons… Štěpán Pražák et Radek Křižanovský aux violons, Pavel Verner au violoncelle et Pavel Ciprys à l’alto.

Néophyte : De droite à gauche, leur chevelure décroît avec une rigueur presque musicale… de… decrescendo !

Mélomane : Chut ! Ils attaquent l’ouverture du Messie de Haendel… écoutons.

Néophyte : Ils ont l’air si heureux de jouer ! Regardez, les deux violons se lancent des regards complices, comme des enfants pris dans un jeu.

Mélomane : À présent, voici l’aria Lascia ch’io pianga. Kristýna Kůstková, soprano soliste au timbre aussi flamboyant et soyeux que sa robe à paillettes, entre en scène.

Néophyte : Ah ! Celui-ci, je le connais. Ne dites rien… le Canon de Pachelbel, non ?

Mélomane : Vous reconnaîtrez sans peine le suivant également : le premier mouvement de la Petite musique de nuit de Mozart. Programme sans surprise mais redoutablement efficace.

Néophyte : Et toujours cet entrain dans le jeu, cette humeur solaire et joviale… on dirait qu’ils savourent chaque note.

Mélomane : Les attaques sont nettes, irréprochables. Leur harmonie est évidente. Mais la
Sérénade de Schubert appelle davantage de dévotion… moins d’éclat, plus d’intimité. C’est tout de même un chant d’amour implorant.

Néophyte : Moi, ça me touche. Leur plaisir est communicatif, comme quand on retrouve de vieux amis.

Mélomane : Justement. Des amis qu’on effleure à peine. Quand la Moldau de Smetana devient un refrain expédié en trois minutes, amputé de ses détours, que reste-t-il ? Une esquisse.

Néophyte : Mais l’essentiel est là ! Et les gens reconnaissent, c’est ce qui compte.

Mélomane : En somme… un blind test de luxe ?

Néophyte : Vu que le programme cartonné coûte trois euros, disons que c’est un petit jeu que le public s’autorise.

Mélomane : … Le Cantabile de Paganini… exécuté avec panache. Tiens, le premier violon
descend dans la nef. Il joue au milieu des spectateurs… s’assoit même sur les bancs.

Néophyte : Il abolit la distance. La musique descend de son autel et se fait proche de nous, simples plébéiens.

Mélomane : Panis Angelicus de Franck — chanté avec délicatesse, un vibrato maîtrisé. Elle
dialogue avec le violon… c’est, pour une fois, le ton juste.

Néophyte : Vous voyez ! Laissez-vous simplement porter par leur ravissement manifeste de jouer ensemble. Regardez-les : maintenant, c’est le violoncelliste qui entre dans la danse en se rendant complice du premier violon.

Mélomane : Oui, c’est le premier mouvement du Printemps de Vivaldi. Puis Le Cygne de Saint-Saëns. Quel rythme effréné !

Néophyte : Moi, j’appellerais ça un bouquet.

Mélomane : Un bouquet… ou un feu d’artifice. Brillant, mais fugitif.

Néophyte : Et alors ? La musique vit aussi dans l’instant. Leur jeu, leur théâtre, tout cela donne chair aux œuvres. Et puis leur comédie déclenche les rires du public, et leur expressivité l’aide à s’adonner à la musique sans effort.

Mélomane : Pie Jesu de Fauré, puis premier mouvement du Quatuor « américain » de Dvořák, la Danse hongroise de Brahms, et finalement l’Ave Maria de Gounod… On saute d’un univers à l’autre sans transition.

Néophyte : Mais toujours avec justesse, avec unité. Et surtout avec joie.

Mélomane : La playlist idéale de l’été… J’ai pourtant l’impression d’une conversation mondaine : agréable, mais sans profondeur. Musicalement et littéralement monotone.

Néophyte : Regardez autour de vous : le public se lève pour acclamer les musiciens tchèques. Ils sont conquis.

Mélomane : Le premier violon prend la parole… je distingue mal ce qu’il dit.

Néophyte : Avec son bel accent slave : « Excusez-moi… peut-être encore ? »

Le public applaudit. Les musiciens reprennent leurs instruments et jouent l’hymne national tchèque. La soprano chante en déambulant doucement dans les rangs.

J’observe du coin de l’œil mes deux voisins qui se sont enfin tus, happés par ce final.

À Lire également : « Vienne, ombre et lumière », un dimanche à l’Opéra de Paris

Crédit Photo : © Andréas Hagström (CC BY-SA 3.0)

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