FESTIVAL — Au Festival de Pâques d’Aix-en-Provence, Gidon Kremer et Mikhail Pletnev délivrent un témoignage rare et précieux. En compagnons discrets, ils cernent le processus secret de la transmission en se figurant, de manière rêvée, l’écoute intérieure de leurs compositeurs : Mozart, Schubert et Franck, ce qui fait un sacré trio à gérer !
Nos deux comparses se retrouvent ainsi, comme des baby-sitters, à devoir s’occuper de trois chenapans aux caractères bien différents. Et pour chacun d’entre eux, il faut une attention toute particulière : chez Mozart, le dialogue est premier, chez Schubert, c’est le chant, chez Franck, l’harmonie formelle. Aussi, les interprètes ne cherchent pas à projeter le son jusqu’aux limites acoustiques, mais à réduire le geste, favorisant l’écoute au plus près du noyau sonore, pour faire sentir les spécificités de chacun. Pas d’jaloux !
Gardiennage de p’tits génies
Pour le Quatuor avec piano n° 1 de Mozart (le plus ingérable des trois ?), les deux interprètes obtiennent les renforts de l’altiste Maxim Rysanov et de la violoncelliste Luka Coetzee : le mot d’ordre est la fluidité. Le piano de Pletnev s’écoule, avec un poids suffisant pour abaisser les touches à mi-course, dans une texture cristalline. Les motifs répétés et les oppositions dynamiques sont libres en apparence, mais toujours inspirées par l’opéra mozartien. À l’avant, les cordes jouent comme un même instrument, discourant avec lui-même, au fil d’une pensée aimable ou inquiète. Et voilà notre Mozart apaisé !

Pour Schubert, le violon de Kremer, au timbre de cire d’abeille, dépeint une ligne en demi-teinte, où chaque micro-inflexion semble pensée et repensée. Le piano accompagne de sa caresse vibrante, et fait surgir à propos une mélodie souveraine. Avec Franck, la tradition réside dans l’assurance avec laquelle le piano pose le noyau harmonique tandis que le violon, peu vibré, privilégie la pureté du dessin et le symbolisme dépouillé. Les thèmes s’engendrent et se nourrissent les uns les autres pour le plus grand bonheur des trois.

Après la sieste, les jeux !
Mais faire la sieste ne suffit pas, il faut les faire bouger ! Avec Mozart, le pianiste se permet quelques libertés : tempi étirés lors des réexpositions, attaques jaillissantes des transitions. Le deuxième mouvement est une plage d’écoute pure, où les gruppettos (ornement de trois ou quatre notes rapides autour d’une note principale) ont le temps de chanter de leur voix gracile. L’altiste prend la parole directement tandis que le violoncelle, en retrait, se tient à l’ombre du maestro, qui a les choses bien en main.
Avec Schubert, les solistes deviennent le contrechant de l’autre. Le geste instrumental se dissout dans la musique : archet coulant, toucher glissant, dans une continuité toujours sur le point de se défaire, et qui tient pourtant. Chez Franck, Kremer recherche la transcendance et se courbe sous la tension harmonique. Ses aigus sont des rais de lumière à travers une épaisse forêt. Le piano se rapproche d’un chant d’orgue à la déclamation de cantor, ce qui amuse beaucoup les trois garnements.

Alors, la musique entre en transe et monte vers les cimes. Le bis est une paraphrase improvisée du Liebesleid de Kreisler. Cette ultime page prolonge le geste du concert, une tradition réinventée pour trois compositeurs qui ne sont plus des enfants depuis bien longtemps, mais que les deux interprètes ont su rendre un peu plus adultes encore !
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