COMPTE-RENDU — On va toujours à une représentation de Siegfried avec un peu d’appréhension, à fortiori quand c’est une version de concert comme ce dimanche 19 avril au Théâtre des Champs-Élysées. L’opéra est réputé un poil indigeste, avec de très longues plages narratives, et de surcroît une action très réduite, avec beaucoup de monologues explicatifs. Un plat très complexe à réaliser en somme…
Et pour cause, l’œuvre est réputée inchantable, surtout pour quatre des huit rôles que contient cette deuxième journée, notamment les deux rôles de ténors, écrasants, et en particulier pour le rôle-titre qui quand il n’est pas chanté vaillamment, à la fois avec emphase, héroïsme et une infinie tendresse dans la dernière scène, peut faire virer la représentation au naufrage. Mais qu’importe, nous prendrons tout ce qu’il y a sur la carte !
Une soirée trois étoiles Michelin
En guise de tablée, avec nappe brodée, couverts en argent et carafe de vin en cristal de Bohème, l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam se montre à la hauteur de l’enseigne. Cordes réglées à la dixième de seconde et d’une suavité confondante, bois à la fois légers et ronds, cuivres au timbre et à la justesse irréprochables (le cor viendra saluer à la fin tellement sa prestation fut exemplaire), percussions magiques de précision et de netteté.
En guise de vin accompagnant le repas, un Château Pétrus grand cru millésimé : Yannick Nézet-Séguin démontre, si besoin était, son affinité complète avec le grand répertoire germanique et son engagement total, que ce soit dans les murmures de la forêt, frémissants et mystérieux à souhait, dans le climax anxiogène de la scène des énigmes entre Wotan et Mime, ou dans les envolées répétées et enivrantes du duo d’amour final. Le chef canadien bondit, exulte, se radoucit, se redresse, ondule ou empoigne l’air, avec une énergie presque démesurée, donnant des couleurs et des dynamiques sans cesse renouvelées à un orchestre en état de grâce.
En guise d’amuse-gueule extrêmement raffiné, l’Oiseau de Julie Roset séduit à la fois par la souplesse de ses vocalises mais surtout par la séduction rafraîchissante de son timbre à la fois gracieux et charnu.
En antipasto, un dragon en sauce nappée de graves roboratifs et majestueux, le Fafner de Soloman Howard ne manque ni d’impact ni de rondeur, et trouve une balance idoine entre l’aspect terrifiant et sûr de lui du monstre cupide, mais aussi la surprise presque enfantine du géant une fois blessé à mort.
En entrée froide, le perfide Alberich noir et amer de Samuel Youn, avec sa sauce acidulée à souhait, des sons frisant l’horizontalité et le grincement parfois, sans doute à des fins expressives, mais avec une véhémence et une opiniâtreté dans la fureur qui font mouche !
En deuxième entrée, l’Erda délicieusement veloutée de Wiebke Lehmkuhl, au vibrato parfois un peu figé, mais au hiératisme de rigueur pour le personnage, avec une touche d’humanité et de chaleur pour ne pas composer de déesse monolithique et glacée.
L’aile ou la cuisse ?
En premier plat, la Brünnhilde bouleversante de Rebecca Nash, qui traverse en une seule scène toutes les facettes de la vierge guerrière sans en négliger une seule, passant de l’éblouissement de l’éveil à la stupeur de l’arrivée du héros, puis à la peur et la honte de devoir céder à son devoir mais aussi à ses pulsions charnelles, et enfin à l’abandon total et absolu dans cet amour naissant avec une souveraineté vocale qui a laissé plus d’un spectateur sans voix tant les aigus étaient rayonnants, le médium robuste sans être dur, les graves amples sans être appuyés, le phrasé toujours soigné et pertinent.
En deuxième plat, le Wotan/Wanderer de Brian Mulligan (qui semblait encombré par une sinusite, mais qui n’en a pas moins tenu le rôle avec brio). Sans doute l’un des meilleurs titulaires du rôle actuellement, tant chaque note est projetée sans effort, avec douceur, aisance, précision et largeur, tant chaque phrase est prononcée avec une diction parfaite et une qualité de direction réengagée à chaque scène, tant l’intonation est nette, sans fioritures mais avec une élégance racée qui donne au Dieu déchu une dimension humaine touchante.
En plateau de fromage digne des plus grandes tables, le Mime fourbe et retors de Ya-Chung Huang se taille une belle part du lion, en enchaînant sans le moindre soupçon de fatigue toutes ses scènes et en réinventant chacun de ses monologues avec humour, nonchalance, perfidie ou forfanterie selon les cas, d’un timbre égal et assuré, d’une projection saine et franche, avec des registres très homogènes et une vivacité tenace jusqu’à la dernière note.
La pièce montée !
Ménageant de manière adroite sa monture au premier acte en mixant habilement ses aigus et en limitant son amplitude, Clay Hilley nous offre un Siegfried jeune et conquérant au deuxième acte, alliant la fougue du guerrier affrontant le Dragon à l’innocence du jeune sauvageon lors du dialogue avec l’Oiseau. Mais surtout, c’est lors de la montée en puissance au troisième acte, pourtant réputé redoutable, que le héros wagnérien étale toute sa noblesse. Avec un timbre de plus en plus solaire, des aigus de plus en plus brillants et percussifs, un haut médium de plus en plus rond et vaillant, et une implication dramatique allant crescendo, il a fini la représentation en état de grâce.
Le public du TCE, qui bondissait de joie à chaque tombée de rideau en acclamations sonores, a explosé à l’accord final en une longue ovation ponctuée de bravos retentissants pendant de nombreux rappels, tant ce repas d’exception fut mémorable !
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