AccueilA la UneSiegfried à Bastille : scène en bois, voix aux cîmes

Siegfried à Bastille : scène en bois, voix aux cîmes

COMPTE-RENDU – Au milieu du chemin de la Tétralogie de Wagner à l’Opéra de Paris, je me trouvai devant une forêt obscure, la mise en scène de Calixto Bieito n’ayant toujours pas trouvé son chemin. Heureusement, parut Andreas Schager et son divin cortège vocal :

« Ah ! qu’il serait dur de dire combien cette forêt était sauvage, épaisse et âpre, la pensée seule en renouvelle la peur, elle était si amère, que guère plus ne l’est la mort ; mais pour parler du bien que j’y trouvai, je dirai les autres choses qui m’y apparurent. »

Décidément, Dante avait tout prévu avec sa Divine Comédie que nous citons et paraphrasons ci-dessus. Quant à ce Ring par Bieito… ça sent le sapin ! Dans ce troisième épisode, des arbres surgissent et s’agitent de partout (d’en haut, des côtés) sauf d’où ils devraient.

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Les personnages et le sens restent à la lisière, passant le plus clair de leur temps au ras du sol, isolés à l’avant-scène, devant, dessous et à côté d’une forêt aussi épaisse que les intentions du metteur en scène semblent infranchissables. Comme si l’Opéra de Paris avait fait un chèque en blanc à Calixto Bieito, qui le lui a rendu… en bois.

Gerhard Siegel – Siegfried par Calixto Bieito © Herwig Prammer – OnP
Troisième épisode, troisième mise en scène différente et divergente

Même le passage final de ce Siegfried, bien obligé de se reconnecter avec l’épisode précédent, le fait en service minimum, comme reniant des racines pourtant pas bien profondes : le data-center au sommet duquel est cryogénisée Brünnhilde est réduit à quelques armoires à peine, surgissant de derrière les bois et retournant bien vite dans l’obscurité.

Toucher du bois, scier la branche

Tout le reste des références scéniques des précédents épisodes (qui étaient déjà aussi fines et fragiles que le contre-plaqué des fonds de meubles en kit) est oublié : adieu clonage, transhumanisme, survivalisme post-apocalyptique, robot-chien, etc. Il manque toutes les chevilles entre les épisodes qui sont eux-mêmes mal assemblés.

Et alors que Bieito semblait parfois au moins s’amuser dans les épisodes précédents à faire flèche de tout bois, ici il semble simplement ne savoir ni quoi faire des symboles ni s’en débarrasser. À l’image de l’épée Notung dont Siegfried frotte les deux morceaux sur des buissons pour sortir de sous un autre buisson l’épée forgée comme par une magie digne de Garcimore.

Les voix (nous) sortent du bois

Mais si la mise en scène est aux à-bois, heureusement la distribution vocale envoie du bois et du très lourd. À commencer par Andreas Schager dans le rôle-titre, une forêt sonore à lui seul. Le chant est toujours puissant comme un chêne, enraciné au plus profond, d’une sève bouillonnante.

Le reste du plateau lui répond et semble même profiter de cette puissance musicale, comme de riches pollinisateurs se diffusant sur ce tapis artificiel finalement arraché. Le Mime de Gerhard Siegel aura une fois encore rarement aussi mal porté son nom, tant sa voix monte en puissance et vers les cimes, tenant la mesure endurante de la soirée et du plateau. Brian Mulligan lui tient la pareille en Alberich, les deux formant ainsi un duo fraternel aussi impressionnant et terrible que leur lutte pour l’anneau.

Gerhard Siegel – Siegfried par Calixto Bieito © Herwig Prammer – OnP

Derek Welton a beau être devenu Le Voyageur errant dans la forêt, il garde la puissante intensité du Dieu des Dieux qu’il incarne aussi, d’une voix prête à embraser le monde.

Marie-Nicole Lemieux et Derek Welton – Siegfried par Calixto Bieito © Herwig Prammer – OnP

Mika Kares, loin du dragon Fafner, est ici plutôt grimé en rongeur de la forêt et doit d’abord chanter sous un masque qui étouffe sa voix. Heureusement il l’enlève en mourant et peut alors offrir à la salle son grave chaleureux et posé.

Mika Kares, Andreas Schager et Gerhard Siegel – Siegfried par Calixto Bieito © Herwig Prammer – OnP

Marie-Nicole Lemieux déploie en Erda un ample ramage vocal, aisé, large, articulé (même en apportant, en robe façon nuisette, une petite marmite sur une table installée dans cette forêt).

Tamara Wilson s’élève elle aussi sur les plus hautes cîmes vocales en Brünnhilde, qui outre quelques pointes à peine perçantes et un vibrato parfois à peine trop large, offre une assurance d’ambitus digne d’un séquoia épanoui.

Tamara Wilson et Andreas Schager – Siegfried par Calixto Bieito © Herwig Prammer – OnP

Ilanah Lobel-Torres est un oiseau de la forêt ici version canari-Kill Bill de post-its. Heureusement ce n’est pas en flottant dans les airs qu’elle doit chanter car la ligne bouge déjà assez, mais le vibrato aigu est aérien à souhait.

La fosse dirigée par Pablo Heras-Casado ne se montre toujours pas et pas toujours assez précise pour ces merveilleuses pièces en kit que sont les leitmotive montés, remontés et démontés en tous sens (mais toujours le bon) par l’architecte Wagner. La direction est pourtant très précise, franche mais jusqu’à paraître nerveuse. C’est dans les plus amples passages qu’elle peut déployer toutes ses couleurs, qui viennent soutenir, comme un parquet épais, la richesse des voix au plateau.

Il faudra bien que Bieito sorte du bois pour venir finalement saluer à la fin du prochain et dernier épisode, Le Crépuscule des Dieux, c’est là qu’on verra la violence de la volée de bois vert qui l’attend, peut-être plus grande que le triomphe des chanteurs ce soir.

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