AccueilA la UneCharles Silver : sa belle, au bois, dormait

Charles Silver : sa belle, au bois, dormait

COMPTE-RENDU – Coutumier du fait (après l’Andromaque de Grétry, le Lancelot de Victorin Joncières ces dernières années, entre tant d’autres), l’Opéra de Saint-Etienne réveille et même ressuscite à nouveau une œuvre lyrique, permettant aussi de redécouvrir un compositeur même si le nom de l’opus parle évidemment à tout le monde : La Belle au bois dormant de Charles Silver.

Belle, c’est un nom qu’on dirait inventé pour elle. Elle ? La musique, bien sûr, celle-là même qui si souvent ravit les cœurs et réchauffe les âmes. Ce qui se vérifie encore dans cette œuvre dont l’Opéra de Saint-Étienne se fait le théâtre d’une véritable renaissance, plus de cent ans après sa création à Marseille (et sa disparition quasi immédiate du répertoire) : La Belle au bois dormant, de Charles Silver.

© Cyrille Cauvet – Opéra de Saint-Étienne

Charles qui ? En voilà donc, une histoire à dormir debout ! Exhumer l’œuvre oubliée d’un parfait méconnu ? Hardi pari. Et pourtant : comme il mérite assurément d’être connu, ce compositeur français actif au tournant des XIXème et XXème siècles, Grand Prix de Rome en son temps (la sacrée récompense, alors). Mais une seule une institution semblait pouvoir extraire, plus de 120 ans plus tard, son adaptation lyrique du fameux conte de Perrault : le Palazzetto Bru Zane.

Et quitte à sortir du sommeil un mystérieux opéra, autant faire coup double : avec un CD d’abord, porté entre autres par l’Orchestre national de Hongrie et le ténor français Julien Dran. Puis avec cette production stéphanoise mise en scène par un fidèle de la maison : Laurent Delvert. Lequel donne à cette Belle au bois dormant by Silver, qui se veut aussi une « féérie lyrique » riche de nombreux et emballants ballets, le plus épuré des cadres : un décor unique, avec un grand panneau modulable japonisant qui dessine tout à la fois les murs d’un château ou l’enceinte d’un ascétique palais, des rideaux de fils verts permettant de décrire une forêt à la végétation foisonnante que le vaillant prince n’hésitera pas à traverser pour aller réveiller sa dulcinée.

Voilà pour les effets matériels, auxquels s’ajoutent quelques chaises et tables à l’occasion d’un bal populaire où la bière se consomme directement à la tireuse. Il y a aussi ce miroir d’eau qui, au centre de la scène, offre aux personnages d’avoir devant eux des doubles façon Munch (rajoutant à la féerie ambiante), leurs silhouettes voyant même triple grâce aux subtils jeux d’ombres permis par les jeux de lumières de Nathalie Perrier.

Pas d’effets ronflants

Que de belles idées en définitive, et surtout jamais d’effets trop ronflants, les costumes de Fanny Brouste oscillant entre capes et robes de cour royale, habits cousus de fil d’or qui laissent place, cent ans et quelques (et un entracte) plus tard à des tenues de Bavarois trinquant gaiement en plein Oktoberfest. Une intemporalité largement assumée, visant ici à placer hors du temps cette histoire connue de tous, la princesse de Perrault d’hier, fautive d’avoir été piquée par un fuseau, étant là une jeune femme d’aujourd’hui coupable d’avoir cédé au pire des crimes : avoir cru en la possibilité d’un amour simple et sincère. Lequel triomphera, pourtant.

Reste cette musique, onirique en tous points, dont s’empare d’abord avec brio l’Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire placé sous la direction enfiévrée de Guillaume Tourniaire. L’auditeur ne sait à quoi s’attendre au lever de rideau ? Entre tutti enflammés, chœurs retentissants (fort bien portés par le Chœur lyrique de Laurent Touche), cuivres capiteux, cors et violoncelles aux mélodies enivrantes, percussions ardentes, il ne trouve pas matière à être déçu dans cet opéra à l’orchestration remarquable, riche de couleurs et de nuances. Il y a, chez ce Silver décidément épatant, des influences de son temps (Gounod, Massenet), mais aussi comme une passerelle vers la plus lointaine musique de film façon John Williams et Star Wars.

Et d’une force qui, précisément, se réveille ici doublement (l’œuvre de Silver d’abord, la princesse ensuite), le casting sait tirer toute l’énergie, à commencer par Déborah Salazar parfaite en Aurore d’abord fragile et captive, puis bientôt exaltée à l’instant d’accepter le grand amour. Sonore, ample, distinguée, pas avare en aigus éclatants, la voix est celle d’une Belle qui ne fait ni sa jeunesse, ni ses cent ans. Kevin Amiel est lui un vaillant chevalier errant puis un irrésistible prince, avec sa ligne de chant soignée et ce ténor chaud et fougueux.

Avec son mezzo à la chaleur frémissante comme une marmite bouillonnante, et sa voix toujours fort agréable de timbre, Julie Robard-Gendre campe une Fée Urgèle au côté maléfique si génereusement poussé qu’il en devient plaisant. La magnétique Héloïse Poulet (Le Page, Jacotte), avec son soprano racé et puissant, Anne-Lise Polchlopek (Dame Gudule et fée Primevère), avec son mezzo rond et soyeux, mais aussi Philippe-Nicolas Martin (Roi), au robuste baryton, complètent un casting de haute volée où Matthieu Lecroart, baryton à l’instrument solidement charpenté, est un drolatique paysan se rêvant roi, personnage aux ressorts comiques venant rappeler que tout, ici, est avant tout une belle histoire à raconter aux enfants, les soirs d’hiver, avant une bonne nuit de sommeil.

À Lire également : le compte-rendu d'Ôlyrix

Et puisque les bons contes font toujours les bons amis, l’Opéra de Saint-Etienne, ayant une nouvelle fois exhumé avec succès une rareté du répertoire lyrique, aura certainement ravi son fidèle public en cette soirée… de rêve.

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