COMPTE-RENDU – Niché confortablement dans les hauteurs de l’Opéra de Rennes — un vrai palace pour courlis en quête de résonance — j’ai eu tout le loisir d’observer, plume au vent, cette représentation de « Curlew River », précédé de « I didn’t know where to put all my tears ». D’ailleurs, si jamais vous avez entendu quelques chuintements suspects, c’était sûrement moi, ajustant mon nid entre deux projecteurs.
Britten affectionnait les univers stylisés : il a repris une pièce du répertoire Nô japonais et l’a transposée dans un monde où — tenez-vous bien — tout est chanté par des hommes. Si un soir, vous entendez un long sifflement venu des cintres, ne cherchez pas, c’est encore moi qui tente une imitation du rôle principal (et je dois admettre que la tessiture aiguë n’est pas mon fort). Britten explore des thèmes qui lui sont chers : le rejet, la souffrance, la compassion.
Silvia Costa, qui doit avoir l’œil perçant d’un courlis (ou curlew), élargit la vision de Britten à travers un effet miroir. Elle ajoute une nouvelle pièce, « I didn’t know where to put all my tears » ( je ne savais que faire de mes larmes) : je compatis, car moi non plus je n’ai jamais su où mettre toutes mes plumes tombées lors des grands airs. Le livret, écrit par la metteure en scène, prend la forme d’une préquelle dont la composition musicale a été confiée à Marko Nikodijevic. Cette extension met en scène un chœur de femmes entourant un personnage féminin, dont les larmes de douleur fondent la terre en rivière, source du drame de Britten.
Le texte de Silvia Costa picore habilement dans le livret original. La musique du compositeur serbe multiplie les références à la parabole religieuse de Britten. Un vrai festin pour l’oreille — même pour un courlis habitué aux bruissements de roseaux. Les références enrichissent cet univers unique où je me sens étrangement à ma place.
Ah, la rivière ! Mon domaine préféré… Dans l’œuvre, la rivière et les oiseaux — courlis (votre serviteur), corbeau charognard, goéland — sont cités et incarnés sur scène, messagers ou présages. « Oiseaux du marécage (…) oiseaux sauvages, je ne puis comprendre votre cri », chante la Folle. Si seulement elle avait eu un traducteur courlis-français, elle aurait compris que certains cris signifient simplement « Attention, nid fragile ! » ou « Qui a piqué mon écrevisse ? ».

La rivière, symbole du passage est franchie par le Passeur, qui, lui, ne mouille jamais son plumage. Le Voyageur me rappelle certains congénères migrateurs, tandis que la figure de la mère, sombrant dans la folie après la perte de son enfant, aurait trouvé réconfort dans un bon nid au chaud (croyez-en mon expérience).
Le Taikobashi, pont japonais présent dans les jardins, fait office de passage du profane au sacré, reliant salle et scène par lequel arrivent les pénitents. Ce pont, moi, je l’aurais bien utilisé comme perchoir d’observation mais visiblement, c’est réservé aux humains en quête de transcendance.
Dans ce ballet de costumes, le blanc, couleur du deuil au Japon, rivalise avec le noir des moines encapuchonnés. Les accessoires sont bien spécifiques à chaque personnage : une corde verte pour le Passeur, une hotte pour le Voyageur (toujours utile pour transporter des œufs surprises), cœur saignant, appareil génital pour la Folle (seule faute de goût, mais je n’ai pas osé le signaler de peur de me faire plumer). Les soieries colorées des costumes d’esprit kimono, des masques japonais rappellent l’Orient. Une statuette surmontée d’une bougie, des bancs d’église, des tuniques à capuches noires complètent cette dualité orient-occident.

La scénographie se déploie comme une série de tableaux, et le clou du spectacle reste la traversée en bateau sous la brume, un mât cruciforme ou une ancre géante surgissant selon l’inspiration de chacun. Les Ostinatos, glissandos, touches de couleurs sombres venant de l’ensemble instrumental opacifient une rivière ondulante. L’atmosphère, entre humidité et mystère, est si réussie que j’ai presque eu envie d’y prendre un bain.
La direction d’acteur est sobre et mesurée, le pathos s’exprimant avec justesse, même moi, courlis aguerri, j’ai eu la gorge nouée quand la Folle s’est avancée sur le pont, distillant son chagrin au plus près des spectateurs.
La salle de l’Opéra de Rennes, parfaite pour l’intimisme vocal mais petite, résonne parfois un peu trop fort pour les instruments, notamment la percussion rythmant implacablement le récit.
Le langage musical, singulier et puissant ne sombre jamais dans la caricature orientalisante (juste des sonorités traversent certaines phrases mélodiques). Le chant liturgique, source et aboutissement du récit, fait vibrer l’ensemble — même mes plumes se sont mises à frissonner. Chaque personnage trouve son double instrumental, dialogue avec lui, comme l’eau dialogue avec le vent. Les chanteurs rendraient jaloux n’importe quel rossignol : la Folle, portée par la soprano Chelsea Lehnea et le chœur féminin à l’unisson, puis par le ténor Zhengyi Bai, incarnent la douleur et le pathos du drame. Les autres personnages contribuent à cette fresque vocale, où l’eau, toujours présente, relie et transcende les voix et les destins, dans un climat d’espoir lumineux, promesse de renouveau.
Tout ce beau monde est dirigé par Alphonse Cemin de son harmonium, dont l’écoute attentive force le respect.
Quant à moi, je veille toujours, prêt à applaudir d’un battement d’ailes discret dès le baisser de rideau. Et si par malheur vous retrouvez une plume sur votre siège, gardez-la comme porte-bonheur : c’est peut-être le signe d’une soirée inoubliable à l’Opéra de Rennes… version courlis.
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